Améliorer la santé et la situation économique des femmes grâce à l’accès aux énergies propres

Environ deux cinquièmes de la population mondiale dépendent encore de combustibles « non propres » pour leurs besoins énergétiques quotidiens, notamment la cuisine. Comme le rapporte cet article, cela fait porter un fardeau injuste aux femmes, qui passent généralement plus de temps en cuisine que les hommes. Des politiques permettant l’accès universel à l’énergie propre permettraient de réduire les dépenses importantes de santé et de temps associées aux combustibles non propres, entraînant une amélioration significative de la santé des femmes et de leur situation économique.

En raison des normes traditionnelles de genre liées au travail domestique, les femmes consacrent beaucoup plus de temps que les hommes à la cuisine et aux autres tâches ménagères. En résultent des coûts de santé et de temps disproportionnés pour les femmes, à cause de l’inefficacité des outils de cuisine, de l’exposition à la pollution intérieure et du manque d’appareils ménagers qui leur permettraient de gagner du temps.

Dans le même temps, dans la plupart des pays en développement, les femmes ont une autorité et un pouvoir de négociation limités au sein de leurs foyers en ce qui concerne le choix de combustibles propres, tandis que les hommes sont peu incités à favoriser ces derniers. Ces facteurs, associés à la prévalence des combustibles non propres dans les pays en développement, constituent une menace directe pour la santé et les résultats économiques des femmes.

Les normes traditionnelles de genre liées aux travaux ménagers affectent la condition des femmes à travers deux aspects principaux :

  • Un aspect d’utilisation du temps : les femmes consacrent une part importante de leur temps aux travaux ménagers (voir figure 1), tels que la cuisine, le nettoyage et la garde des enfants – et n’ont donc que peu ou pas de temps à consacrer à un travail extérieur.
  • Un aspect de santé : les femmes s’engagent de manière excessive dans des activités qui nuisent à leur santé, comme cuisiner avec des combustibles non propres, ce qui les expose à de grandes quantités de polluants nocifs (voir figure 2). Cela peut affecter leur santé et leur productivité et, par là, leur capacité de travail.

La réduction de la charge de travail domestique pour les femmes – par exemple, grâce à la diffusion d’appareils électroménagers aux États-Unis ou à l’électrification en Afrique du Sud – peut libérer un temps qui permet aux femmes d’augmenter leur capacité de travail sur le marché. Cela peut avoir un impact direct sur l’émancipation et l’autonomie des femmes et des effets positifs significatifs sur le bien-être familial, notamment en ce qui concerne la nutrition et l’éducation des enfants.

Les combustibles de cuisson propres contribuent à ce second aspect car ils sont plus efficaces et plus sains que les combustibles solides traditionnels. Le temps perdu dans la collecte (par exemple, le bois) est réduit, de même que le temps global consacré à la cuisson et/ou à être malade.

Si l’aspect d’utilisation du temps est bien étudié dans les recherches précédentes, on ne sait pas grand-chose de l’importance de l’aspect de santé. Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé, la fumée de carburants non propres inhalée par les femmes équivaut à la combustion de 400 cigarettes en une heure. Puisque les hommes ne font pas la cuisine dans la plupart des ménages, la disparité entre les sexes en matière de santé après exposition inégale aux polluants nocifs devient évidente.

Les études sur la charge de morbidité due aux combustibles polluants sont rares et se concentrent principalement sur la santé des enfants : décès néonatals ou mortalité infantile. Ainsi, il existe peu de données quant à l’impact de la pauvreté énergétique sur la santé des femmes.

Il est particulièrement important de comprendre les conséquences de l’utilisation de combustibles non propres sur la santé des femmes, car la discrimination sexuelle en matière de nutrition et d’éducation dans de nombreux pays en développement se traduit par des conditions de santé globalement mauvaises pour elles.

En outre, il est essentiel de s’intéresser à la santé des femmes car elle peut affecter le bien-être économique de l’ensemble du ménage. Les femmes en mauvaise santé sont moins actives sur le marché du travail, elles sont plus susceptibles de donner naissance à des nourrissons de faible poids et elles sont moins en mesure de nourrir et de soigner leurs enfants.

Dans un travail co-écrit avec Imelda (Universidad Carlos III de Madrid), nous explorons ces questions à travers un programme national de transition énergétique en Indonésie. Cette politique, mise en place de manière progressive, a remplacé une subvention sur le kérosène (un carburant non solide et polluant) par une subvention sur le GPL (non solide, propre et efficace), faisant du GPL l’option la plus abordable pour l’utilisation domestique. Sur une période de cinq ans, ce programme a touché plus de 70 % de la population, entraînant une réduction de plus de 90 % de l’utilisation du kérosène.

L’évaluation du programme montre que l’accès à l’énergie moderne (GPL) peut être un facteur important de santé, de productivité et d’opportunités économiques, en particulier pour les femmes. Nous constatons que le programme a conduit à l’amélioration significative de la santé respiratoire des femmes (mesurée par leur capacité pulmonaire). Il a également entraîné l’augmentation de leur capacité de travail, tant sur le plan extensif qu’intensif : davantage de femmes ont investi le marché du travail et celles qui travaillaient déjà ont augmenté leurs heures.

Il est important de noter que ces effets se sont concentrés sur les femmes qui passaient plus de temps à cuisiner à l’intérieur, n’impactant que légèrement la santé des hommes (voir figure 3). Cette constatation est cruciale car elle suggère qu’une partie de la disparité entre les sexes en matière de santé dans les pays en développement peut s’expliquer par l’intersection des normes de genre et de pauvreté énergétique. Ceci met en évidence les profits importants pour l’égalité des sexes que peut apporter l’accès à l’énergie moderne.

Nous avons étudié plusieurs mécanismes potentiels et conclu que la réduction de la pollution intérieure due à l’adoption de combustibles propres est sans doute le principal facteur qui explique les améliorations observées en matière de santé. De plus, nous montrons que les augmentations de la capacité de travail ont concerné principalement les femmes dont la santé s’est le plus améliorée, suggérant une relation étroite entre les améliorations de la santé et l’augmentation de la capacité de travail.

Dans l’ensemble, nos résultats montrent un lien étroit entre l’accès aux énergies propres et la disparité de genre en matière de santé et de capacité de travail. Ainsi, si les femmes ne disposent pas d’un pouvoir de négociation suffisant dans le choix de ressources qui leur nuisent de manière excessive, une intervention politique bien conçue visant à inciter les foyers à adopter des énergies modernes peut avoir un impact positif supplémentaire sur leur émancipation, en réduisant les inégalités entre les hommes et les femmes.

Au cours des prochaines décennies, les pays en développement joueront un rôle majeur dans la croissance de la consommation d’énergie. Certains pays ont réalisé d’importants investissements pour s’éloigner des combustibles polluants : en Inde, par exemple, le réseau national « Pradhan Mantri Ujjwala Yojana » propose un raccordement au GPL aux femmes vivant en dessous du seuil de pauvreté. Mais de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne et d’Asie en développement continuent d’afficher une croissance alarmante de lenteur quant à l’accès aux énergies propres.

Compte tenu de la relation complexe entre les rôles des hommes et des femmes et les combustibles non propres, nos conclusions suggèrent que l’approche de solutions visant à réduire la pauvreté énergétique dans une optique de genre peut avoir des effets significatifs. Ainsi, dans les pays en développement – où le fardeau de la pauvreté énergétique est le plus élevé – l’accès universel à l’énergie propre peut jouer un rôle clé dans l’amélioration de la condition des femmes et ouvrir la voie à l’égalité des sexes.

     

Figure 1 : Répartition de l'activité primaire, par sexe. La figure montre une nette disparité entre les sexes dans les travaux ménagers, avec environ 38 % des femmes contre moins de 2 % des hommes dont les travaux ménagers constituent l'activité principale. Données : IFLS 2007.

  

Figure 2 : Emission de particules (PM) provenant du kérosène et du GPL. Source : compilé à partir de données provenant de www.ncbi.nlm.nih.gov.

La figure 3 montre l'impact de la politique d'accès à une cuisine propre en Indonésie sur la santé respiratoire (à gauche) et la participation au marché du travail dans l'agriculture (à droite) pour les femmes (barres rouges) qui effectuent des travaux ménagers et pour les hommes (barres vertes). Les changements sur l'axe des y sont relatifs aux changements dans le groupe qui n'a pas été exposé à la politique de cuisine propre, c'est-à-dire le groupe ayant 0 année d'exposition à la politique. Données : IFLS

 

Auteure :

Anjali P. Verma est actuellement doctorante au Département d’économie de l’Université du Texas, à Austin. Ses recherches portent sur le genre, le travail, l’éducation et la criminalité.