Conception de produits financiers plus efficaces pour les pauvres

La microfinance est souvent présentée comme une panacée pour lutter contre la pauvreté dans les pays en développement, mais pour concevoir des produits plus efficaces et plus équitables, il est essentiel de comprendre le type de demande que ces produits satisfont en réalité. Cet article montre que la distinction entre le microcrédit et la micro-épargne est totalement illusoire : une expérience naturelle vécue par les ménages pauvres en milieu rural au Pakistan montre que les participants préfèrent un mécanisme d’accumulation régulier de dépôts et de sommes forfaitaires, qu’il soit structuré comme un contrat de crédit ou de dette. Les décideurs doivent soutenir les institutions d’épargne locales – notamment les associations rotatives d’épargnes et de crédit – qui ont évolué pour répondre aux besoins financiers locaux.

De récentes recherches empiriques sur les micro-prêts montrent que le modèle de microcrédit standard – avec des taux d’intérêt élevés et des remboursements immédiats – semble incapable de générer la croissance des entreprises. De plus, les programmes de microcrédit peuvent présenter d’importantes lacunes, en particulier le risque d’imposer des taux d’intérêt élevés, une exigence pour les remboursements immédiats, et le risque de créer une spirale d’endettement pour les clients.

Ceci est nettement en contraste avec les recherches empiriques menées sur la micro-épargne, qui montrent que les produits d’épargne peuvent être utiles pour la production de revenus et la réduction de la pauvreté. En effet, de plus en plus d’études montrent qu’une partie de la popularité du microcrédit provient du fait qu’il est considéré comme un mécanisme pour faire des économies — que ce soit pour répondre aux besoins de liquidités à court terme, comme un dispositif d’engagement contre les problèmes de maîtrise de soi, ou pour résister à la pression sociale ou familiale.

Cela soulève une possibilité importante : il se pourrait que pour les pauvres, l’épargne et l’emprunt renvoient essentiellement au même comportement – faire de petits dépôts réguliers, orientés vers le même objectif ; la réception d’un paiement forfaitaire pour financer un « achat forfaitaire ». Si tel était le cas, alors, les produits de micro-épargne sont, pour les pauvres, une option plus appropriée et plus attractive que les produits de microcrédit.

Notre recherche analyse la question de la substituabilité du crédit et de l’épargne. Nous avons testé cette hypothèse dans une série d’expériences au Pakistan. Nous avons conçu une structure de remboursement simple vaguement calquée sur l’idée d’un ROSCA (association rotative d’épargne et de crédit) et l’avons proposé comme un produit de microfinance unique.

Nous avons proposé le produit trois fois à chaque participant, en variant de façon aléatoire la durée de remboursement et le montant de remboursement, de sorte à ce que le produit puisse prendre la forme d’un produit de microcrédit ou de micro-épargne proposant un taux d’intérêt positif, nul ou négatif.

Dans notre première étude, les participants ont effectué des dépôts quotidiens et ont reçu un décaissement forfaitaire hebdomadaire. Nous avons conclu que le même groupe de répondants sont demandeurs à la fois de produits de microcrédit et de micro-épargne.

En réalité, sur les participants ayant reçu à la fois un contrat de crédit et un contrat d’épargne sur la durée des trois phases expérimentales, 53 % ont accepté les deux formes de contrat. Le taux d’acceptation est plus élevé, et la sensibilité aux clauses contractuelles plus faible parmi les personnes faisant face à plusieurs sollicitations financières de la part de leurs proches ou qui ont déclaré qu’elles épargneraient ou investiraient un prêt hypothétique, et parmi les ménages qui reçoivent un flux irrégulier de revenus.

Nous avons cherché à savoir si les comportements dans notre expérience sont conformes aux modèles traditionnels prédisant que les individus doivent exclusivement demander soit d’épargner soit d’emprunter, ou à notre modèle qui considère le crédit et l’épargne comme interchangeables. Nous avons découvert que sur les participants dont nous pouvons rationaliser le comportement à travers cette méthodologie, deux tiers se sont comportés comme s’ils avaient une demande élevée d’accumulation de montant forfaitaire, associée avec des difficultés en matière d’épargne.

Nous avons confirmé ces résultats dans les études de suivi, où la durée du produit, la taille et la fréquence des dépôts et les retraits de montants forfaitaires sont comparables à celles des produits de microcrédit standard : à savoir, chaque cycle dure huit semaines ; et les participants effectuent des dépôts hebdomadaires.

Nous avons constaté que le nombre de souscriptions à ce produit est généralement inférieur à celui du produit hebdomadaire. De plus, parmi les participants ayant reçu à la fois un contrat de crédit et un contrat d’épargne, 46 % de ceux qui souscrivent à au moins une offre acceptent les deux types de contrats.

Ces résultats impliquent que la distinction entre le microcrédit et la micro-épargne est totalement illusoire ; les participants apprécient un mécanisme de dépôts réguliers et une accumulation de montants forfaitaires, qu’ils soient structurés par un contrat de crédit ou un contrat d’emprunt.

Ceci est contradictoire avec le point de vue général qui considère l’épargne et l’emprunt comme des comportements diamétralement différents : le premier, comme un moyen de différer la consommation ; et le second, comme un moyen de l’accélérer. Nous constatons que cette distinction s’effondre sous deux conditions importantes qui sont communes dans les pays en développement :

  • premièrement, plusieurs communautés pauvres pourraient lutter pour maintenir leurs épargnes au fil du temps – que ce soit du fait des normes de partage externes ou du manque de maîtrise de soi ;
  • deuxièmement, les pauvres pourraient donner la priorité aux achats de biens à valeur forfaitaire qui ne peuvent pas être divisés – comme une machine à coudre.

Outre le fait que nos résultats soutiennent le point de vue selon lequel les produits de micro-épargne sont plus adaptés pour répondre aux besoins des pauvres que les produits de microcrédit, ils proposent d’autres recommandations politiques pour la conception de produits financiers pour les pauvres :

  • premièrement, étant donné que les pauvres font très souvent face à des flux de revenus irréguliers, les produits ayant une fréquence de dépôts élevée et un décaissement de montant forfaitaire pourraient leur être particulièrement utiles;
  • deuxièmement, les décideurs doivent soutenir les institutions d’épargne locales – notamment les associations rotatives d’épargne et de crédit (ROSCA) – qui ont évolué pour répondre aux besoins financiers locaux. En effet, notre méthodologie expérimentale est elle-même inspirée par la sagesse évoluée de la structure de remboursement des ROSCA.

 

Auteurs:

Simon Quinn est un chercheur en économie du développement. Il accorde un intérêt particulier au rôle des entreprises. Il travaille actuellement comme professeur agrégé au Département d’économie de l’Université d’Oxford, où il est également directeur adjoint  du Centre d’étude des économies africaines.

Uzma Afzal est professeure assistante d’économie à l’École d’économie de Lahore. Elle est également chercheuse associée au Centre de recherche en économie et commerce (CREB), École d’économie de Lahore. 

Farah Said est professeure assistante à l’École d’économie de Lahore et chercheuse associée au Centre de recherche en économie et commerce (CREB).

Giovanna d’Adda est chercheuse au Département de gestion, Politecnico di Milano. Ses travaux de recherche combinent des expérimentations réalisées en laboratoire et sur le terrain pour comprendre comment les normes sociales, les préférences et les institutions guident les comportements pro-sociaux individuels.

Marcel Fafchamps est chercheur principal à l’Institut Freeman Spogli pour les études internationales (FSI) et membre du Centre pour la démocratie, le développement et l’état de droit. Fafchamps est professeur (à titre gracieux) au département d’économie de l’Université de Stanford.