• 20 Jun 18
  • Posted by Michael Geruso
  • Santé
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Défécation en plein air, anémie et défis de l’amélioration des conditions sanitaires

La défécation en plein air, qui demeure une pratique courante en Inde, a plusieurs conséquences coûteuses et dramatiques pour la santé humaine. L’anémie, que l’on croyait auparavant causée par une alimentation déficiente plutôt que par le type d’infections propagées par les mauvaises conditions sanitaires, en est une. Cet article aborde les défis rencontrés par les politiques de santé et d’hygiène publique, les résultats de diverses recherches et la nécessité de trouver rapidement des moyens de modifier la mentalité des Indiens à l’égard de l’utilisation des latrines.

L’anémie est une préoccupation majeure dans le domaine de la santé publique mondiale et revêt une importance économique particulière dans les pays en développement : elle diminue la capacité du sang à transporter l’oxygène, causant une baisse de productivité chez les adultes, augmentant les chances de mortalité maternelle et diminuant la concentration et l’assiduité des écoliers. Mondialement, plus de 40 % des enfants ont un taux d’hémoglobine qui se situe sous le seuil de l’anémie.

Anémie et mauvaises conditions sanitaires

De nouvelles preuves révèlent que l’anémie – généralement considérée comme étant causée par l’alimentation déficiente dans les pays en développement – s’avère être également étroitement liée aux infections, ou du moins à une définition plus large de l’alimentation.

Une étude récente démontre que des familles indiennes davantage exposées à la défécation en plein air doivent consommer plus de calories pour compenser les pertes nutritionnelles occasionnées par des maladies. Bien que cette recherche ne se penche pas sur l’anémie en particulier, elle laisse entendre qu’en causant des maladies, les mauvaises conditions sanitaires détériorent la nutrition dans son ensemble.

Quel est donc le lien plausible entre l’assainissement et une incidence nutritionnelle comme l’anémie ? Auparavant, les médecins et les scientifiques avaient tendance à penser que l’anémie était causée par une déficience en fer et autres micronutriments dans l’alimentation. En Afrique subsaharienne spécifiquement, l’anémie peut aussi être causée par le paludisme qui s’attaque aux globules rouges.

Cependant, ni l’alimentation ni le paludisme ne peuvent expliquer ce qui est peut-être le plus grand mystère de l’anémie : à quel point la maladie est répandue en Asie du Sud, la région du monde où un enfant est le plus susceptible d’être anémique.

Voilà de quoi laisser perplexe, car les gens sont plus riches en Asie du Sud qu’en Afrique subsaharienne et que le paludisme n’y représente pas la même menace. L’énigme est effectivement mondiale, parce que les inégalités économiques entre les différents pays n’expliquent pas clairement la variation entre leurs taux d’anémie respectifs. Ceci suggère que le problème ne provient pas exclusivement de l’accessibilité à une alimentation adéquate.

Dans une étude récente, nous nous sommes penchés sur la relation entre les mauvaises conditions sanitaires et l’anémie. Notre étude fournit les premières preuves statistiques qui pourraient résoudre les paradoxes de l’anémie : cette solution implique l’assainissement et la maladie.

Nous démontrons que l’anémie est une maladie qui concerne la nutrition dans son ensemble. Ceci signifie qu’elle ne dépend pas seulement de l’apport nutritionnel, mais aussi de ce que le corps est capable d’assimiler et d’utiliser à bon escient, le tout pouvant être influencé par des infections et l’exposition à des parasites.

Plus spécifiquement, près d’un milliard de personnes à travers le monde défèquent en plein air, c’est-à-dire sans utiliser une toilette ou une latrine. Cette pratique libère dans l’environnement des maladies qui peuvent menacer leurs voisins.

Les parasites intestinaux sont une cause potentiellement importante de l'anémie, car ceux-ci peuvent remplacer les nutriments ingérés par les individus , causer des pertes sanguines et endommager les parois intestinales qui servent à absorber les nutriments provenant de la nourriture.

Nous utilisons deux stratégies statistiques pour explorer le lien potentiel entre la défécation en plein air et l’anémie. La première compare simplement les différents pays en développement de la planète. Là où la défécation en plein air est moins fréquente, l’anémie l’est aussi — en particulier quand nous comparons les pays avec des niveaux de développement économique similaires et un régime alimentaire moyen semblable.

La seconde stratégie consiste en un examen plus approfondi des variations dans le temps au Népal, un pays d’Asie du Sud situé au nord des plaines indiennes, où la défécation en plein air est la plus concentrée dans le monde.  

Contrairement à l’Inde, où les mauvaises conditions sanitaires demeurent obstinément présentes, le Népal a connu une amélioration rapide de son assainissement entre 2006 et 2011. Les progrès sont survenus à un rythme différentau sein des différentes régions népalaises, ce qui nous a permis de comparer celles où la transformation a été rapide avec celles où elle s’est effectuée plus lentement.

Il s’avère que les cohortes d’enfants exposés à un assainissement communautaire qui a été amélioré plus rapidement ont également développé des niveaux relativement plus élevés d’hémoglobine. Par conséquent, l’anémie, généralement considérée comme étant une maladie liée à l’alimentation dans les pays en développement, est aussi influencée par les infections. La question qui vient naturellement à l’esprit est de savoir comment réduire les types d’infections propagées par les mauvaises conditions sanitaires.

La mise en œuvre des politiques, un défi culturel

L’élimination de la défécation en plein air d’ici 2030 est l’une des cibles des Objectifs de développement durable des Nations unies (ODD), plus précisément de l’ODD 6, intitulé Eau propre et assainissement. Comme la défécation en plein air génère une externalité qui menace la santé de tous les enfants qui y sont exposés et non seulement celle du ménage et de l’individu qui la pratique, les preuves fournies par ces recherches apportent un appui supplémentaire à l’importance des ODD.

L'un des obstacles majeurs à l'accomplissement d'un tel objectif est la forte résistance culturelle à l’utilisation de toilettes et de latrines. Un nouvel ouvrage, intitulé Where India Goes: Abandoned Toilets, Stunted Development and the Costs of Caste expose ce défi dans le contexte indien, où l’adoption des toilettes et latrines a été plus lente que dans le reste du monde.

Dans un article connexe, nous discutons du fait que les mauvaises conditions sanitaires en Inde ne sont pas seulement liées à l’accessibilité financière et physique des toilettes et latrines. Nous faisons état d’enquêtes au cours desquelles des résidents de l’Inde rurale ont clairement exprimé leur préférence marquée pour la défécation en plein air, même quand les ménages possédaient des latrines fonctionnelles. En effet, plusieurs ménages ont tout bonnement déclaré que la défécation en plein air conférait plus de bienfaits sanitaires aux enfants du voisinage que l’usage des latrines.

L’ouvrage Where India Goes creuse davantage et expose les connexions complexes entre la défécation en plein air et le système de castes, avec ses notions rituelles de pureté. Les auteurs argumentent que l’opposition à l’utilisation des latrines est rattachée à l’historique d’intouchabilité et de pureté rituelle.

Quelle en est la conséquence ? Le fait de simplement bâtir des toilettes a peu de chances de résoudre le problème. Toute solution devra plutôt s’attaquer sérieusement à l’épineuse question des transformations culturelles.

Au lieu de plaider pour des projets d’infrastructures, les auteurs de Where India Goes suggèrent un objectif plus modeste, mais aussi plus difficile : trouver des moyens de modifier la mentalité à l’égard de l’utilisation des latrines, et se pencher sur les raisons pour lesquelles tant d’Indiens ne les favorisent pas. 

En pratique, cela va s’avérer assez complexe. En l’absence d’une telle approche, il est peu probable que nous assistions de sitôt à la fin de la défécation en plein air, ainsi que de ses nombreuses conséquences coûteuses et dramatiques pour la santé humaine.

 

Auteur:

Michael Geruso est professeur adjoint d’économie à l’University of Texas à Austin et maître de recherche au National Bureau of Economic, un organisme de recherche privé américain à but non lucratif.