Diasporas et développement

Les personnes vivant hors de leurs pays d’origine peuvent jouer un rôle majeur dans le développement économique de ces pays. Toutefois, comme le soutient l’auteur, ces diasporas peuvent également apporter une contribution non économique – par exemple, en enrichissant le nouveau débat sur la citoyenneté, l’identité et le sentiment d’appartenance, et en apportant de l'aide aux pays d’origine en temps de catastrophes naturelles et d’instabilité politique. Les gouvernements, tant des pays d’origine que des pays d’accueil, doivent coopérer dans la formulation de politiques sur la diaspora qui permettent de maximiser les dividendes en matière de développement et de répondre aux besoins économiques, sociaux et culturels de tous.

On estime que 244 millions de personnes à travers le monde vivent en dehors de leur pays de naissance, et la moitié d’entre elles sont nées en Asie. Les personnes vivant à l’étranger – généralement connues sous l’appellation « diaspora » – jouent un rôle important dans le développement de leurs pays d’origine.

Les recherches menées sur les migrations ont largement contribué à améliorer notre compréhension des diasporas en définissant les mouvements spatiaux, les voies de migrations et les liens entre les communautés du pays d’origine et celles vivant à l’étranger. Toutefois, très peu de travaux de recherche ont accompli ce qui suit :

  • premièrement, aller au-delà du questionnement sur la contribution des diasporas au développement économique des pays d’origine et examiner leurs apports non économiques ; et
  • deuxièmement, analyser les mécanismes et les processus de causalité qui lient les diasporas aux résultats en matière de développement (Newland et al. 2010; Ho et al. 2015).

À cet égard, les recherches sur les migrations – et les politiques migratoires, en particulier en Asie – n’ont pas évolué en s’alignant sur le « transnationalisme », qui est actuellement l’une des perspectives les plus influentes dans la recherche sur les migrations et de développement.

Le transnationalisme renvoie aux multiples liens et interactions qui unissent les peuples et les institutions au-delà des frontières des États nations tout en évitant de lier l’identité à un territoire unique ou particulier (Schiller et al. 1992; Portes et al. 1990 ; Vertovec 1999 ; Yeoh et al. 1999 ; Faist 2000). Plus de la moitié des pays à travers le monde possèdent une politique officielle sur la diaspora, mais l’Australie, la Chine et plusieurs autres pays d’Asie-Pacifique n’en disposent pas (Nations Unies 2013).

Que signifie le fait d’adopter une perspective transnationale ? Cela signifie aller au-delà de l’accent traditionnel mis sur l’analyse des impacts en matière de développement dans les pays de destination des migrants. Au lieu de cela, il s’agit d’essayer de comprendre le caractère évolutif des migrations mondiales en se focalisant sur la nature et les implications des liens entre les migrants dans les pays d’origine et de destination, en tenant compte des réalités familiales, culturelles, économiques et politiques du développement dans les pays d’origine (Faist 2010 ; Faist et al. 2013).

Le transnationalisme renvoie également au fait d’essayer de mieux comprendre la multitude de réseaux de relations interreliés au-delà des frontières par le biais desquels les diasporas agissent – souvent décrits comme les « champs sociaux » (Levitt and Schiller 2004) ou « espaces sociaux » (Pries 2013).

Concernant la contribution de la diaspora au développement des pays d’origine, les décideurs ont généralement porté un intérêt particulier aux aspects économiques. Par exemple, le Forum mondial pour les migrations et le développement et le Dialogue de haut niveau des Nations Unies sur les migrations internationales et le développement accordent aux diasporas un rôle de premier plan dans le développement économique et la réduction de la pauvreté dans leurs pays d’origine.

On estime qu’en 2015, les envois de fonds internationaux se situaient à 552 milliards de dollars américains, dont 421 milliards de dollars américains sont allés dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. Par ailleurs, des chercheurs ont analysé comment les transferts de fonds sont investis en immobilisations, dans des activités commerciales et dans des projets de  construction d’infrastructures publiques (Lacroix 2013).

Les diasporas ont également contribué au développement de leurs pays d’origine à travers des actions non économiques. Plus spécifiquement, les dirigeants des communautés de diaspora ont influencé la nouvelle façon d’aborder les questions de citoyenneté, d’identité et de sentiment d’appartenance. À titre illustratif, l’Inde, le Mexique et le Pakistan ont mis en place des dispositifs de quasi-citoyenneté pour offrir à leurs communautés de diaspora une présence politique et sociale mieux définie (Ho et al. 2015).

Des preuves empiriques ont également montré le rôle que jouent les diasporas dans la fourniture de l’aide à leurs pays d’origine en temps de catastrophes naturelles et d’instabilité politique (Ostergaard-Nielsen 2003 ; Newland et al. 2010). Les évolutions scientifiques et technologiques ont permis une communication plus efficace, des retours physiques plus fréquents dans les pays de naissance, et une augmentation des « retours virtuels » – c’est-à-dire, le transfert des connaissances et des compétences des migrants vers leurs pays d’origine, sans retour physique.

Il reste beaucoup à apprendre sur les contributions non économiques des diasporas au développement ou sur la façon dont les différentes forces opérant dans les pays d’origine des migrants – en particulier les forces économiques, politiques et sociales – façonnent la nature des diasporas ou affectent les politiques en matière d’émigration des pays d’origine.

Pourquoi est-il important pour les pays de disposer d’une politique sur la diaspora ? Les politiques sur la diaspora visent plusieurs objectifs, notamment la facilitation des migrations de retour et le développement de liens avec la diaspora afin de promouvoir l’intégration dans les pays d’accueil. En accordant un statut juridique aux membres des diasporas, à travers des dispositifs tels que la double nationalité et le droit de vote, les gouvernements peuvent renforcer les liens entre le pays et les communautés de diaspora en développant un nationalisme symbolique et en faisant participer les membres des diasporas aux activités transnationales (Faist 2010 ; Mahieu 2015).

En élaborant les politiques sur la diaspora, les gouvernements doivent être conscients du fait que les espaces sociaux transnationaux sont dynamiques et, par conséquent, les politiques sur la diaspora pourraient nécessiter des révisions au fil du temps. Par exemple, les gouvernements qui étaient, à un moment donné, préoccupés par le problème de la « fuite des cerveaux » pourraient devoir réviser leurs politiques en matière de retour, eu égard à la façon dont les migrations circulaires et les retours virtuels offrent de plus en plus de canaux plus efficaces pour les transferts de fonds à des fins économiques et d’autres formes d’envois d’espèces.

En tant que chercheurs, nous avons aussi un rôle à jouer. Nous devons encourager les gouvernements des pays d’origine et de destination (et la communauté internationale, dans une plus large mesure) à mettre en place des dispositifs politiques sur la diaspora qui sont cohérents. Idéalement, ces instruments seront bénéfiques pour tous sur les plans économique, politique, social et culturel, et aideront à renforcer la collaboration à l’échelle régionale en vue de l’élaboration de politiques sur la diaspora qui maximisent les bénéfices en matière de développement et réduisent la probabilité d’effets négatifs.

 

Auteur:

Yan Tan est professeur agrégé de géographie humaine à l’Université d’Adélaïde (Australie). Elle est chef d’équipe d’enquête dans le cadre d’un important projet « découverte » sur les diasporas, la démographie et le développement.