Faire le pont entre recherche et politique : sept enseignements à destination des chercheurs et chercheuses

Comment les chercheurs peuvent-ils collaborer plus efficacement avec les décideurs politiques ? Écrit par un « entrepreneur politique » à partir de son expérience au Pakistan, cet article propose une série de recommandations.

De nos jours, l’émotion et les messages populistes prennent le pas sur les chiffres et les faits. C’est pourquoi le premier objectif des chercheurs contemporains est peut-être de réussir à se positionner de façon à ce que les résultats de leurs recherches ne soient pas tournés en ridicule. Leurs messages doivent donc être pertinents sur le plan politique tout en s’alignant sur les valeurs centrales de l’humanité.

Je serai franc ici. L’Institut sur les politiques de développement durable (SDPI) possède une expérience importante dans la gestion de multiples programmes d’implication politique, allant de la politique fiscale de redistribution aux entreprises à vocation sociale visant la réalisation des Objectifs de développement durable. Nous déplorons que la majeure partie des chercheurs soit cantonnée au rôle d’observateur. Dans certains cas, ils manquent d’incitations pour s’impliquer davantage aux côtés d’un grand nombre de décideurs. Dans d’autres cas, ils ne possèdent pas les compétences pour y parvenir.

Cet article ne s’adresse pas aux observateurs. Je souhaite m’adresser aux chercheurs qui souhaitent accroitre leur implication. Ces derniers commettent parfois des erreurs, mais sont prêts à adapter leur approche afin de gagner en pertinence.

Le SDPI a plusieurs messages à adresser à cette catégorie de chercheurs. À titre de rappel, il ne s’agit peut-être pas des recommandations imperfectibles, mais ces dernières correspondent aux enseignements tirés de nos récentes interactions avec des décideurs politiques au Pakistan.

 

1. Ne vous contentez pas d’émettre des recommandations, accompagnez les décideurs dans l’élaboration de leur réforme

Les décideurs apprécient généralement peu l’idée d’être de simples apprenants. En toute franchise, leurs agendas ne le leur permettent pas. En revanche, beaucoup apprécieront le fait que vous sachiez vous rendre disponible, ainsi que la perspective d’une collaboration à moyen ou long terme, souvent à titre gracieux. Bien entendu, cela n’est pas la portée de tous les chercheurs. Toutefois, cela peut être déterminant si vous souhaitez installer vos idées sur la table des décideurs et des réunions de cabinet.

2. Apprenez à réfléchir en matière de coûts et d’avantages politiques

Quand avez-vous lu le programme du parti au pouvoir pour la dernière fois ? Si vous souhaitez rencontrer des personnalités politiques, ce document vous permettra d’identifier des points d’entrée. De plus, afin de donner du poids à votre argumentaire, vous devrez potentiellement axer vos recommandations autour des engagements de campagne, ce qui vous fera gagner en crédit pour négocier du temps dans leurs agendas. Les objectifs énoncés dans le programme sont sacrés pour les décideurs. Exploitez-les, même si vous devez changer de cap par la suite.

3. Repensez le renforcement des capacités

Les formations destinées aux fonctionnaires sur la « prise en compte de la recherche scientifique » entrainent-elles une meilleure conception des politiques ? Les projets du SDPI ne montrent aucun lien direct. Nous avons dirigé des centaines de sessions de renforcement des capacités. Sur la base de ces expériences, je tiens à souligner un point : la personne désignée pour assister aux formations est généralement la personne la moins pertinente. Les personnes qui détiennent le pouvoir sont trop importantes pour passer leur temps en formation. Mais alors, si les véritables décideurs ne se présentent pas, comment capter leur attention ?

Le SDPI a récemment associé des leçons de développent personnel à des discussions sur l’assimilation concrète de la recherche scientifique dans l’élaboration de politiques. Nous avons mis l’accent sur la façon dont des connaissances pertinentes peuvent faire d’eux des décideurs plus pertinents. Le lien fut difficile à construire au commencement, mais par la suite, les participants repartaient avec le sentiment de devoir dégager du temps pour élargir leurs connaissances afin de clarifier leurs idées.

4. Prenez la mesure de la capacité d’attention d’un décideur

Au sein du SDPI, nous aidons un décideur de premier plan dans un projet de réforme fiscale nationale. Pour l’informer de nouveaux éléments probants, nous utilisons WhatsApp. Il nous demande pour cela un résumé de cinq lignes maximum, et rien de plus. Je ne lui en veux pas. À l’ère de la surcharge d’informations, les décideurs n’ont pas d’autres choix que d’exiger de recevoir des messages succincts.

Les chercheurs doivent se voir comme des entrepreneurs politiques. Les entrepreneurs traditionnels font de la vente. Vous, chercheurs et chercheuses, tentez de vendre des décisions politiques. Vous ne pouvez que très rarement vous permettre de prendre plusieurs mois pour affiner votre recommandation. Votre communication doit être rapide, et votre message doit avoir l’air de venir au moment idéal.

5. Apprenez à réclamer le respect des résultats de vos recherches

De nos jours, communiquer avec des personnalités politiques ne coûte presque rien. Les résumés à l’intention des décideurs, notes d’information et billets d’opinion sont des outils dépassés. Ces derniers ne sont efficaces que s’ils s’accompagnent de nombreuses publications sur les médias sociaux. Utilisez Twitter, et s’il est certain que tweeter a ses limites, passez à Instagram. Une photo est souvent bien plus parlante que des mots. Innovez dans l’utilisation de vos données, les visuels qui illustrent votre message peuvent avoir un grand impact. Publiez, republiez et demandez à d’autres « leaders d’opinion » de partager vos contenus sur les médias sociaux.

6. Les « décideurs » ne se résument pas aux personnalités politiques

En tant qu’entrepreneur politique, vous êtes non seulement tenu de maîtriser votre domaine de spécialité, mais également la façon dont l’écosystème politique public de votre pays s’articule. Le parlement ou les personnalités politiques ne constituent qu’une partie du tableau. L’élaboration de politiques suppose la participation active de fonctionnaires, de la magistrature, de bureaux de médiation, d’associations du barreau et de nombreuses autres institutions. Et même le fait de connaitre les rôles de chacun de ces protagonistes s’avère généralement insuffisant. Au sein du pouvoir exécutif, le plus délicat est peut-être d’assurer la coordination entre les différents organismes. Et même lorsque vous y parvenez, vous serez confronté au roulement fréquent des fonctionnaires.

7. La règle d’or

Identifiez des champions au sein du système et unissez vos forces sur le très long terme. Transformez ces champions en héros, donnez-leur de la visibilité, laissez les prendre tout le crédit, le crédit étant pour eux une grande source de motivation pour lancer un mouvement, réfléchir, agir et enfin porter des changements.

 

Auteur:

Le Dr. Vaqar Ahmed est directeur exécutif adjoint de l’Institut sur les politiques de développement durable.

 

 

Cet article a été publié dans le cadre de notre débat sur l'utilisation de la recherche, organisé en partenariat avec GDN et Results for All. Abeba Tadese, directrice exécutive de Results for All, a rejoint notre équipe éditoriale pour cette série d'articles.