• 13 May 19
  • Posted by Khamis, Melanie , Pearlman, Sarah , Conover, Emily
  • Migrations

Les répercussions de la migration sur les pays d’origine : des données probantes provenant du Mexique

Qu’advient-il des pays en développement qui comptent un grand nombre d’émigrants ? Alors que les débats sur la migration portent généralement sur les marchés de l’emploi des pays d’accueil, peu d’analyses explorent les incidences sur les marchés du travail, l’éducation et la vie familiale dans les pays d’origine. Les auteures de cet article présentent l’expérience du Mexique où, au cours des dernières années, une large proportion des hommes en âge de travailler est allée travailler à l’étranger. Ceci peut occasionner des retards dans les mariages, et pour certaines femmes, pas de mariage ou peu d’enfants, ce qui en retour pourrait les pousser à prolonger la durée de leur scolarisation ou de leurs études universitaire et à rejoindre le marché du travail. Par conséquent, les implications politiques dans des domaines tels que le financement de l’éducation et le marché de l’emploi sont importantes.

La plupart des travaux de recherche sur les répercussions de la migration se focalisent sur les marchés de l’emploi dans les pays d’accueil. Ils analysent par exemple l’impact de l’immigration sur les salaires et les emplois des travailleurs autochtones (un débat résumé par Michael Clemens). Par contre, moins d’attention est accordée aux effets de la migration sur les marchés du travail dans les pays d’origine.

Dans notre recherche, nous examinons les conséquences de la migration sur les marchés de l’emploi au Mexique. Selon la Banque mondiale, le Mexique est l’un des principaux pays de départ de migrants dans le monde et le corridor de migration Mexique-États-Unis est le plus fréquenté. L’une de nos constatations est que pour de nombreuses familles au Mexique, l’envoi de fonds par les membres expatriés constitue une importante source de revenus. Les variations dans l’envoi de fonds à partir de l’étranger, la migration de retour et l’émigration sont susceptibles d’entraîner d’énormes conséquences sur le Mexique, son marché de l’emploi et son économie.

Il existe une longue tradition de flux de migration du Mexique vers les États-Unis. Cependant, des changements sont survenus dans certaines régions et au fil du temps en raison des variations dans la demande de main-d’œuvre mexicaine et des politiques mises en œuvre par les États-Unis pour attirer ou dissuader les immigrants – par exemple, le degré de rigueur concernant les visas de travail temporaires et la surveillance des frontières. Nous nous appuyons sur ces variations des flux migratoires pour déterminer les impacts de la migration sur le pays d’origine.

Qui sont ces migrants ?

Du point de vue historique, les migrants mexicains sont généralement des hommes en âge de travailler ayant un niveau d’éducation moyen. Cela signifie qu’en moyenne, ils ont atteint le collège ou le lycée. Les personnes ayant un niveau universitaire sont moins susceptibles de migrer car elles bénéficient de rendements potentiels plus élevés au Mexique. De même, les personnes très pauvres ne migrent généralement pas puisqu’elles n’ont souvent pas les ressources nécessaires pour payer le voyage.

Qu'advient-il d’un pays lorsque ses « célibataires éligibles » vont à l’étranger ?

Notre étude explore les effets du déséquilibre entre les sexes causé par la migration sur la situation des femmes dans le marché de l’emploi. Dans les localités où le déséquilibre entre les sexes est plus élevé, et où la migration est donc plus importante, les femmes sont plus susceptibles de travailler, d’avoir de meilleurs emplois et d’obtenir plus de revenus.

Que se passe-t-il lorsque les tendances migratoires changent ?

À partir de la moitié des années 2000, les flux migratoires du Mexique vers les États-Unis ont connu une forte chute sans précédent. Un des facteurs clés de ce changement a été la Grande récession, qui a démarré en fin 2007 et a entraîné la baisse de la demande de main-d’œuvre mexicaine aux États-Unis.

Nous analysons les répercussions de ces changements sur les marchés de l’emploi au Mexique, en nous appuyant sur la manifestation différentielle de la Grande récession dans les différentes industries et États des États-Unis. Nous axons notre réflexion sur les différences selon le sexe et le niveau d’éducation, étant donné que les effets sur l’emploi, le type de travail et les salaires sont peu susceptibles d’être universels.

À court terme, les marchés de l’emploi au Mexique ne sont pas capables d’absorber toutes les personnes qui veulent immigrer vers les États-Unis, mais qui ne le font pas. La probabilité d’emploi et de participation à la population active est faible pour les hommes les moins instruits. Les marchés informels absorbent une partie du choc, mais ces emplois informels prennent la forme d’emplois rémunérés plutôt que celle d'emplois indépendants.

Par ailleurs, les femmes voient leur participation à la population active et leur taux d’emploi  croître, et elles obtiennent de plus en plus d’emplois formels. La différence de réponse par rapport aux hommes peut provenir de la nécessité de compenser la perte de revenu résultant du fait que les hommes travaillent moins ou envoient moins de fonds.

En général, notre travail montre que la migration affecte les résultats du marché de l’emploi, de l’éducation, du mariage et de la fécondité dans le pays d’origine. Les retards dans les mariages, le fait que les femmes ne se marient pas ou qu’elles ont peu d’enfants pourrait découler du fait que de nombreux hommes quittent leur pays d’origine pour aller travailler à l’étranger. Cette situation pourrait en retour mener les femmes à prolonger leur durée de scolarisation et d’études universitaires, et à rejoindre le marché du travail.

Ces effets peuvent être non triviaux. Cela pourrait affecter les décisions politiques sur un vaste ensemble de dimensions dans le pays d’origine – notamment, dans le domaine du financement de l’éducation ou les programmes de développement des marchés du travail pour les chômeurs ou les travailleurs indépendants.

 

Auteures :

Emily Conover est professeure assistante d’économie au Hamilton College, NY. Ses travaux portent essentiellement sur l’impact des politiques ou programmes publics sur le vote, les marchés informels du travail, la migration et les conditions sanitaires.

Melanie Khamis est professeure associée d’économie à l’Université Wesleyan, CT, et chargée de recherche à IZA. Ses recherches ont porté sur les marchés du travail, les questions de genre, et la migration.

Sarah Pearlman est professeure d’économie au Vassar College, NY. Ses recherches portent essentiellement sur le Mexique, en particulier la microfinance, la migration et les marchés du travail.