Naviguer dans l'espace civique en temps de crise : Mozambique, Nigeria et Pakistan

Certains gouvernements profitent de la crise du Covid-19 pour abuser de leurs pouvoirs, restreindre les libertés, supprimer les voix de l'opposition et favoriser les projets antidémocratiques. Cet article fait état de données provenant du Mozambique, du Nigeria et du Pakistan qui montrent que les acteurs de la société civile ont répondu aux défis de la pandémie par un nouvel élan et de nouvelles méthodes de travail. Pourtant, l'espace civique dans lequel ils opèrent est gravement menacé. Les mutations de l'espace et de l'action civiques ont des répercussions à long terme sur la gouvernance. Elles exigent des adaptations de la part des agences d'aide qui soutiennent la société civile.

Le Covid-19 a montré l'importance de l'espace civique. Tout au long de la pandémie, les acteurs de la société civile ont répondu de manière pratique à l'urgence sanitaire et des besoins de subsistance, tout en engageant un débat critique avec les autorités autour de la pandémie et la manière dont elle a été gérée. Pour les personnes et les communautés marginalisées qui subissent les effets de la crise de manière disproportionnée, ce qui s'est joué dans l'espace civique en cette période a été crucial pour assurer leur survie.

Pourtant, l'espace civique se réduisait déjà avant la pandémie dans le monde entier – et cette tendance n'a fait que s'accélérer et s'aggraver à cause du Covid-19.

Ces situations avant et pendant la pandémie sont particulièrement caractéristiques du Mozambique, du Nigeria et du Pakistan, pays où les systèmes de santé publique, le contrat social et les relations de gouvernance ont été mis à rude épreuve tout au long de l'histoire postcoloniale. Comme le montrent nos recherches, au moment où la pandémie a accentué la pression, la société civile a joué un rôle essentiel dans la promotion de la santé, la prestation de services et la distribution publique de l'aide liée au Covid-19.

Pourtant, tout en aidant les autorités à protéger les populations de la pandémie, la société civile a dû protéger elle-même les populations et l'espace civique contre les autorités. Les gouvernements ont profité de la crise pour abuser de leurs pouvoirs, restreindre les libertés, supprimer les voix de l'opposition et accélérer les projets anti-démocratiques.

Pour analyser ce qui s'est passé dans l'espace civique et les implications pour la gouvernance et le développement à plus long terme, nous avons utilisé des panels d'observation composés d'acteurs de la société civile, mis en place par nos partenaires de recherche : l'Institut d'études sociales et économiques (Mozambique), Spaces for Change (Nigeria) et le Collective for Social Science Research (Pakistan).

Les panels ont été renforcés par un catalogage des événements basé sur les rapports des médias traditionnels et sociaux, une analyse continue de la recherche et des commentaires au niveau international et des moments de « recherche de sens » collective lorsque nous avons adopté des perspectives nationales et mondiales. Les données générées étaient donc solides, contextuelles et granulaires.

Espace civique : comprimé, supprimé et divisé

Aux agressions préexistantes contre les libertés civiques sont venues s'ajouter les restrictions à la liberté de réunion provoquées par la pandémie, les excès de l'exécutif et les violations des droits de l'homme dans l'application des réglementations.

Les gouvernements ont agi rapidement, de manière résolue et parfois violente pour étouffer tout débat critique sur la pandémie et les restrictions. Au Nigeria, la renaissance du mouvement EndSARS de protestation contre les violences policières, à la suite de nouvelles exactions, a entraîné des attaques ciblées contre des personnes et des organisations. Au Pakistan, les femmes journalistes qui critiquaient la gestion de la pandémie par le gouvernement ont été harcelées sur les réseaux, et notamment par le parti au pouvoir.

La répression et le musellement se sont étendus de façon extrêmement pratique au-delà de la critique des réponses gouvernementales au Covid-19.  La révélation d'un important scandale de corruption gouvernementale au Mozambique, au cœur de la pandémie, par le groupe de médias indépendant Canal-i, a été accueillie par l'incendie des bureaux du groupe.

Bureaux de la maison de presse indépendante Canal de Moçambique suite à la publication d'enquêtes sur la corruption de l'État, août 2020. Crédit : Lucas Meneses, Canal de Moçambique

 

Des fractures se sont creusées tout au long de failles sociales qui remontaient à plus loin, basées sur la religion, l'ethnie ou les moyens de subsistance. Des tensions sont apparues entre différentes régions, ainsi qu'entre les autorités centrales et infranationales. Les régions considérées comme dérangeantes ont vu leur autonomie régionale réduite et, dans le cas du Baloutchistan, au Pakistan, ont été privées des secours face au Covid-19.

La réorientation des fonds publics et des donateurs internationaux vers les actions de lutte contre la pandémie a fourni aux acteurs de la société civile de nombreuses occasions de collaborer entre eux et avec les gouvernements pour offrir des services ou du secours. Mais ces derniers ont également détourné les fonds des programmes existants, intensifié la concurrence entre les acteurs de la société civile et augmenté la pression sur les organismes de défense qui, étant de plus en plus perçus comme sensibles, avaient déjà des problèmes de financement.

L'évolution de l'action civique

Au cours de cette période, l'action civique a évolué en termes d'acteurs, de thèmes mobilisateurs et de répertoires d'action. 

Dans les trois pays, le secteur de la santé s'est massivement mobilisé autour des préoccupations liées à la pandémie, en plus des doléances antérieures. Au Nigeria et au Pakistan, les alliances forgées dans le cadre de ces mobilisations ont couvert le secteur de la santé comme jamais auparavant – des médecins chevronnés aux agents de santé de base et aux étudiants en médecine.

De nombreuses organisations de la société civile se sont associées aux gouvernements pour fournir l'aide face au Covid-19, et certaines ont également joué le rôle de chiens de garde. Des coalitions chargées de surveiller la gestion de l'aide par le gouvernement ont vu le jour au Nigeria et au Mozambique, obtenant dans certains cas des niveaux de coopération surprenants de la part du gouvernement.

Partout, les enseignants et les étudiants se sont mobilisés pour protéger la qualité de l'enseignement et la santé des élèves et du personnel dans les moments d'interruption majeure.

L'augmentation de la violence sexiste en période de confinement a donné naissance à de multiples formes d'activisme numérique ainsi qu'à des réponses pratiques. Une condamnation publique sans précédent de la violence et du harcèlement sexistes, en ligne et hors ligne, a eu des résultats significatifs en termes d'engagements à améliorer les cadres juridiques au Nigeria et au Pakistan.

Une condamnation publique sans précédent de la violence et du harcèlement sexistes, en ligne et hors ligne, a eu des résultats significatifs en termes d'engagements à améliorer les cadres juridiques au Nigeria et au Pakistan. Certaines actions ont été menées par des acteurs qui n'avaient jamais joué un rôle prépondérant dans les manifestations - célébrités, groupes professionnels tels que les petits pêcheurs au Pakistan, et coalitions mixtes, interclasses et intersectorielles. 

Le Pakistan Fisherfolk Forum organise une manifestation en mer en septembre 2020 contre les plans du gouvernement qui menacent leurs moyens de subsistance. Crédit : Khizer Habib

 

La gouvernance après la pandémie

Notre recherche vient compléter un nombre croissant de preuves - provenant entre autres de CIVICUS et de l'Institut V-Dem – que si l'espace civique est gravement menacé, la société civile elle-même répond aux défis liés au Covid-19 avec un nouvel élan et de nouvelles façons de naviguer et de fonctionner. 

Jusqu'à présent, la réponse de la société civile au Mozambique, au Nigeria et au Pakistan a consisté à protéger les espaces existants tout en en créant de nouveaux, dans lesquels continuer à défier leurs gouvernements, et à fournir des services. Mais cela se fait souvent dans un contexte de harcèlement et de danger.

L'indignation morale suscitée par la mauvaise gestion de la pandémie – notamment en ce qui concerne l'intervention excessive des forces de l'ordre, la gestion irresponsable du secours sanitaire et les répercussions injustes sur les moyens de subsistance – peut mobiliser les gens pendant un certain temps encore. Elle peut également s'étendre à d'autres questions et pousser les militants à adopter des formes d'action civique plus indisciplinées et moins susceptibles d'être cooptées.

Le terrain sur lequel se jouent les relations entre les citoyens et l'État a été transformé par la sécurisation de la santé publique et de la gouvernance démocratique déclenchée par le Covid-19. Lorsque les gouvernements cesseront d'avoir besoin de la société civile pour apporter des réponses aux pandémies, il y aura un risque de rétrécissement continu des espaces civiques et d'attaques ciblées à la fois sur les valeurs sous-jacentes nécessaires à la résolution pacifique des conflits, et sur les acteurs clés qui défendent ces valeurs.

Notre rapport s'accorde avec d'autres pour dire que les agences d'aide doivent adapter leur soutien opérationnel et politique aux partenaires de la société civile à ces nouveaux niveaux de risque, et prendre elles-mêmes des mesures multilatérales concertées pour défendre fermement l'espace civique. 

 

Auteure :

Rosie McGee est agrégée supérieure, Institute of Development Studies, Université du Sussex.