• 14 May 18
  • Posted by Moniruzzaman, Mohammad
  • Migrations
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Perte de ressources découlant de la migration : pourquoi les ménages d’origine ne sont pas toujours gagnants

L’importance des envois de fonds par les travailleurs migrants vers leurs pays d’origine est largement reconnue. Cependant, les ‘pertes de ressources’ subies par plusieurs ménages d’origine en termes de fardeau de dettes élevés ou de réduction d’économies et d’actifs sont beaucoup moins appréciées. Cet article soutient qu’à mesure que la migration des travailleurs devient de plus en plus temporaire et circulaire, les envois de fonds par les migrants ne peuvent souvent pas compenser entièrement les coûts encourus. Cet argument a des incidences profondes sur le débat autour du rôle de la migration dans l’appui au développement durable.

Les transferts d’argent par les travailleurs migrants à partir de leurs pays d’accueil ont récemment atteint des niveaux record après deux années consécutives de déclin. Un rapport publié en avril 2018 par la Banque mondiale montre que les transferts de fonds vers les pays à faible et à moyen revenus ont atteint 466 milliards de dollars en 2017, soit une augmentation de 8,5 % par rapport au montant des transferts en 2016 qui atteignait 429 milliards de dollars. Le montant total des transferts, qui inclut les flux vers les pays à revenu élevé, a augmenté de 7 %, passant de 573 milliards de dollars en 2016 à 613 milliards de dollars en 2017.

Ces tranferts de fonds représentent « l’empreinte économique » la plus visible de la migration internationale, et ils apparaissent souvent dans l’ordre du jour des discussions sur le rôle de la migration dans le développement. Toutefois, les « pertes de ressources » – les ressources dépensées par les ménages de migrants pour soutenir et maintenir la migration, ne sont presque jamais abordées.

La migration circulaire venant de l’hémisphère sud entraîne souvent d’importantes dépenses de la part de ménages qui épuisent leurs économies, vendent leurs actifs de précaution et empruntent de l’argent à des taux d’intérêt exorbitants pour financer la migration des membres de leur famille. Ce processus, en retour, réduit les ressources, les actifs et les capacités des ménages des migrants d’une manière susceptible d’entraver par la suite le bien-être économique et de créer une dépendance préjudiciable vis-à-vis la migration.

Dans l’une de nos récentes études, nous nous appuyons sur des données recueillies auprès des ménages au Bangladesh pour analyser les processus de financement de la migration internationale de la main-d’œuvre et les pertes de ressources qui lui sont relatives. Nous avons conclu que même si la migration est devenue une stratégie de subsistance pour de nombreux ménages dans le Bangladesh rural, les ménages épuisent de façon considérable leurs ressources en termes de terrains et autres actifs de précaution afin de pouvoir accéder aux opportunités de migration vers les États du Golfe et les pays émergents d’Asie.

La dette est un élément essentiel du système de migration. Bien que les ménages adoptent une stratégie de migration pour compenser leurs incertitudes concernant leurs revenus, le système de migration en soi crée une précarité extrême, à mesure que les ménages ploient sous le fardeau de la dette liée à la migration. Il est malheureux de constater qu’il faut parfois le temps d’une période entière d’immigration pour rembourser la dette. Cet argument a de profondes incidences sur le débat autour du rôle de la migration dans l’appui au développement durable.

Au niveau mondial, il existe de nombreuses données probantes sur la manière par laquelle les migrations et les envois d’argent peuvent avoir un impact positif sur le bien-être des ménages restés dans le pays d’origine, par le biais de l’augmentation des revenus, du financement de l’éducation et des soins de santé, de l’amélioration de l’approvisionnement alimentaire et de l’accroissement des économies et de l’investissement. Toutefois, les migrations deviennent de plus en plus temporaires et circulaires, caractérisées par des flux épisodiques plus courts, et malheureusement, les salaires gagnés par les travailleurs immigrés sont souvent insuffisants pour compenser les dépenses liées à la migration.

Je soutiens qu’en l’absence de l’inclusion des coûts complets, toute évaluation de l’impact de la migration est partielle. Il est par conséquent extrêmement important d’inclure les dépenses liées à l’immigration pour savoir si et comment les fonds rapatriés reçus par les ménages sont suffisants pour compenser la perte d’actifs et de ressources associée au financement de la migration internationale.

La migration est également considérée par la communauté internationale comme « une stratégie de moyen de subsistance transnationale » par laquelle les ménages diversifient leurs moyens de subsistance en envoyant la main-d’œuvre vers des marchés du travail géographiquement distincts. Cependant, les conditions de subsistance nécessaires comprennent les capacités et les actifs des ménages.

La subsistance transnationale obtenue à travers la migration pourrait ne pas toujours produire de grandes opportunités et pourrait en réalité finir par réduire les capacités des ménages si l’immigration entraîne des coûts irrécupérables considérables et l’épuisement des ressources. Toute analyse de la migration en tant que moyen de subsistance transnational doit intégrer les coûts liés à la migration et évaluer la mesure dans laquelle ces coûts représentent une perte inéquitable et non viable de ressources par la région d’origine.

Les questions relatives à la migration ont été intégrées de façon explicite dans cinq des sept objectifs de développement durable (ODD) et des 169 cibles. Les migrations et les rapatriements de fonds sont au centre de l’objectif 10, qui met en exergue différentes stratégies pour réduire les inégalités au sein des pays et entre ceux-ci.

La cible 10.7 précise la nécessité de faciliter la migration et la mobilité de façon ordonnée, sûre, régulière et responsable à travers la mise en œuvre de politiques migratoires planifiées et bien gérées, tandis que la cible 10.c souligne le besoin de réduire les coûts de transaction liés aux envois de fonds à moins de 3 % au plus tard en 2030.

Il semble que cette intervention politique sur le financement des migrations est essentielle pour assurer la migration et la mobilité des personnes de façon ordonnée, sûre, régulière et responsable. Par conséquent, il est important de comprendre le financement de la migration dans l’atteinte des cibles des ODD.

Il est vital d’adopter une approche globale à l’égard de la recherche sur les migrations et les rapatriements de fonds concernant le bien-être général des ménages bénéficiaires. Si le transfert de ressources liées à la migration est conceptualisé uniquement comme un flux à sens unique de la destination du migrant vers sa région d’origine, à travers les envois d’argent et d’autres flux de ressources, cela aboutira à une compréhension inexacte de la circulation mondiale des ressources liées à la migration internationale.

La compréhension rapide de cette réalité nous permettra de mieux évaluer de façon globale les gains et pertes de ressources associés aux systèmes de migration de travail contractuelle.

 

Auteur:

Mohammad Moniruzzaman est associé au Centre de recherche sur les migrations internationales (IMRC) au Canada. Il a obtenu son doctorat (Ph. D.) en géographie à l’Université Wilfrid Laurier.