Repenser la vente de rue : l’exemple de l’Ouganda

La crise du Covid-19 a révélé combien les travailleurs pauvres en milieu urbain sont vulnérables dans les pays en développement. Cet article réunit des paroles de vendeurs de rue dans la capitale ougandaise et des résultats de recherches sur l’efficacité des politiques qui visent à améliorer la vie des travailleurs informels non protégés.

Irene, une Ougandaise de 56 ans, est assise au bord de la route dans une robe colorée et essaie de vendre des biscuits et des bonbons dans une rue déserte de Kampala. Ce dernières semaines, pour tenter de freiner la propagation du Covid-19, les habitants de la capitale ont été confinés chez eux, laissant les vendeurs de rue sans clients : « Mais je ne peux pas rester à la maison. Comment allons-nous manger ? », demande-t-elle.

La situation d’Irene reflète celle de millions de vendeurs de rue dans le monde, dont la survie dépend de ce commerce quotidien. La perte de leur revenu journalier à la suite des mesures sanitaires a gravement compromis leurs conditions de vie.

« Le soutien du gouvernement n’a pas été à la hauteur, mais ce n’est pas surprenant. Le gouvernement est bon pour les affaires internationales, mais ne s’est jamais soucié de nous [les vendeurs de rue]. On doit se battre sans cesse pour subvenir à nos besoins », explique Irene.

Alors que la priorité est pour l’instant donnée aux mesures d’urgence destinées aux populations vulnérables, la crise a mis en évidence l’urgence d’envisager un cadre réglementaire plus large pour protéger les travailleurs pauvres.

Les vendeurs de rue et les mesures d’aide du Covid-19

De nombreux Ougandais dépendent du travail informel pour joindre les deux bouts. Pourtant, ce travail se heurte souvent à un soutien social, politique et juridique limité, qui rend les travailleurs pauvres vulnérables aux crises telles que le Covid-19.

La pandémie a simultanément révélé l’étendue de leur vulnérabilité et leur exclusion systématique des processus urbains. Par exemple, le gouvernement a mis en place la distribution de colis alimentaires pour soutenir les groupes vulnérables touchés par le confinement, notamment les chauffeurs de taxi et les vendeurs de rue. Mais le non-recensement d’une majorité d’entre eux dans les bases de données publiques implique que les autorités ne disposent pas d’une estimation du nombre de personnes touchées, de leur localisation exacte et de leur niveau de besoins, et entrave ainsi le ciblage des mesures de secours.

De nombreux vendeurs se plaignent de la lenteur de la distribution : « Le confinement a commencé il y a deux semaines et nous n’avons toujours pas reçu d’aide alimentaire », explique Margaret, une jeune vendeuse de légumes.

Les associations de vendeurs et les travailleurs pauvres n’ont pas été consultés au sujet des programmes d’aide alimentaire et ceux qui en ont bénéficié ont indiqué que les colis ne correspondaient pas à leurs besoins, surtout s’ils devaient rester chez eux. « Les colis alimentaires ne contiennent ni sucre ni charbon de bois, comment sommes-nous censés cuisiner sans ? Notre seule option est de continuer à travailler dans la rue pour gagner de l’argent et en acheter », explique Irene.

Ce découragement reflète le décalage persistant entre les autorités, leurs programmes et la réalité des travailleurs pauvres. Pour subvenir à leurs besoins de base, ceux-ci, en particulier les vendeurs de rue, ont été contraints de braver les consignes de confinement, d’affronter la police et de risquer leur santé pour continuer à travailler.

Marginalisation des vendeurs de rue

Depuis toujours, la vente dans la rue a été considérée comme un obstacle au développement et les vendeurs sont souvent accusés d’être responsables des embouteillages constatés en ville. Mais Marie, une jeune vendeuse – qui n’a toujours pas reçu l’aide alimentaire et avait besoin de sortir vendre des bananes pour nourrir sa famille – décrit la vente comme « une activité positive et flexible » qui lui permet d’envoyer ses enfants à l’école. Une étude de la Banque mondiale sur l’Ouganda révèle que la majorité des vendeurs de rue sont en fait des femmes qui subviennent seules aux besoins de familles nombreuses.

« Plus j’ai de capital, plus je peux acheter de bananes et gagner d’argent », explique Marie. Une étude révèle que, bien que les vendeurs réinvestissent les bénéfices dans leurs entreprises, ceux-ci ont tendance à être irréguliers, ce qui les pousse ponctuellement à accumuler du capital grâce à l’épargne. Comme ils ont peu accès aux crédits abordables, c’est là leur principal moyen d’acheter des actions pour développer leur entreprise.

Marie reconnaît qu’il n’a jamais été facile de travailler à Kampala, même avant le virus : « Nous devons nous cacher des agents de la KCCA [Kampala Capital City Authority], car ils ne nous autorisent pas à travailler dans la rue. Nous aimerions qu’ils soient plus gentils, car nous achetons nos marchandises à des marchands qui leur paient des taxes. »

Néanmoins, les vendeurs de rue n’ont pas droit de cité et la KCCA, l’entité gouvernementale responsable de Kampala, a sanctionné des vendeurs et confisqué leurs biens avant de les expulser des rues.

« Il y a quelques jours, des agents de la KCCA sont venus prendre tous mes produits et ceux des autres vendeurs, en prétendant que nous ne respections pas la distanciation sociale. Mais de fait, avant le virus, ils faisaient la même chose sous prétexte que nous ne respections pas les normes sanitaires », explique Peace, un vendeur de fruits. « Nous comprenons que c’est leur devoir de faire respecter les règles, mais au lieu de nous traiter violemment, pourquoi ne pas nous donner des instructions plus claires ? »

Ainsi maltraités, les vendeurs de rue perdent en productivité et, par conséquent, perdent leur capacité à accumuler du capital pour investir dans leurs entreprises et augmenter leurs revenus. Et si la vente ambulante leur a permis de nourrir et d’éduquer leur famille, ses contraintes ont réduit leur capacité à résister aux crises. 

Réduire la pauvreté, pas entraver la croissance

Les autorités devraient admettre que la force de la vente ambulante réside dans sa capacité à générer des opportunités économiques pour un grand nombre de citoyens et à les aider à sortir de la pauvreté extrême. Plutôt que d’entraver les activités des travailleurs pauvres, il faudra les soutenir pour faciliter la reprise après la crise de Covid-19 et augmenter la résilience face aux crises futures. La crise actuelle peut permettre de combler le fossé entre les besoins des travailleurs informels non protégés et les actions des autorités, et de repenser les mécanismes d’inclusion de ces travailleurs. 

Le réseau mondial de recherche/politique « Women in Informal Employment : Globalizing and Organizing » (WIEGO – Femmes dans l’emploi informel : Globalisation et Regroupement), qui se concentre sur l’amélioration des conditions des travailleurs informels, a établi un cadre pour ces derniers, en soulignant l’importance de :

  • les recenser en simplifiant l’inscription et en leur offrant des avantages,
  • étendre leur protection sociale et leur droit légal,
  • et faciliter leur productivité grâce à un meilleur accès aux services financiers et aux espaces publics.

Alors qu’en juillet 2019, le KCCA a proposé l’ordonnance sur la réglementation du commerce de rue visant à encadrer les vendeurs en leur accordant des licences, celle-ci ne comprenait aucune des politiques bénéfiques décrites par le WIEGO. Elle proposait des frais de licence annuels que la plupart des vendeurs de rue ne peuvent pas se permettre de payer, donnait à la KCCA le pouvoir de refuser des licences sans raison et ne mentionnait pas de bénéfices pour les vendeurs. Il est indispensable de repenser cette ordonnance sur la base du cadre donné par le WIEGO. 

Le choc causé par le Covid-19 a suscité des échanges sur l’importance des transferts d’argent vers les personnes vulnérables, y compris les vendeurs de rue. Leur productivité et leur résilience sont principalement liées à l’accès au capital, essentiel à la fois pour augmenter les profits, lisser la consommation et lutter contre la pauvreté, en particulier lors de chocs négatifs sur les revenus.

Une étude menée en Ouganda montre que le fait d’offrir aux femmes vulnérables des subventions en espèces d’environ 150 dollars et des formations aux compétences commerciales de base a permis de doubler les revenus de leurs microentreprises, principalement grâce au petit commerce.

Néanmoins, avec des ressources limitées, il pourrait être difficile d’étendre les programmes de transferts d’argent liquide. Par conséquent, il convient d’envisager des mécanismes alternatifs pour améliorer l’accès des travailleurs au capital, par exemple en encourageant l’épargne, qui améliorera leur résilience. Une étude menée au Kenya montre que permettre aux vendeurs de rue d’ouvrir des comptes d’épargne sans frais (sauf frais de retrait) a entraîné une augmentation de l’épargne, des investissements productifs dans leurs entreprises et des niveaux de dépenses.

Il est essentiel de réduire le coût des prêts pour les travailleurs pauvres. L’une des options consiste à investir dans un système efficace d’évaluation du crédit qui lie le comportement des emprunteurs à leur identité, permettant aux prêteurs d’utiliser l’historique des emprunts ou d’autres indicateurs de remboursement futurs pour approuver de nouveaux prêts.

Des études montrent que les bureaux de crédit et les logiciels de notation basés sur des données clients vérifiables ont permis d’améliorer les performances de remboursement et de rendre les marchés du crédit plus efficaces, ce qui a profité aux prêteurs et aux emprunteurs au Guatemala et en Colombie

Dans les villes où les travailleurs informels non protégés forment une main-d’œuvre importante, les processus de développement doivent défendre en priorité leurs efforts afin d’assurer leurs moyens de subsistance. À ce titre, la garantie de leurs droits sociaux, politiques et économiques devrait être au cœur d’une stratégie de redressement suite au Covid-19.

Pour Irene, le plus important est de tirer les leçons de la crise : « Les gens devraient apprendre à épargner et à investir, mais le gouvernement devrait également soutenir les travailleurs indépendants pauvres. »

 

Auteure :

Ghida Ismail est chercheuse en économie du développement actuellement basée en Ouganda. Elle travaille avec Innovations for Poverty Action (IPA) et la Banque mondiale sur les évaluations d'impact afin de mieux informer les politiques sur les approches efficaces de réduction de la pauvreté.