Effondrement des cours des produits de base : la nécessite d’un secteur bancaire résilient

Quel rôle les banques jouent-elles dans l’aggravation ou l’atténuation des effets néfastes de la chute des prix des produits de base dans les pays en développement ? Les auteurs de cet article démontrent que la réponse généralement apportée à la chute des cours des matières premières est la réduction des prêts. Cette mesure a des conséquences encore plus dévastatrices sur l’activité économique réelle. Les résultats soulignent l’importance d’une réglementation financière solide et de politiques macro-prudentielles pour renforcer la résilience du système bancaire.

Les pays en développement abondamment dotés de ressources naturelles ont depuis toujours été vulnérables aux variations des prix des matières premières, comme l’a précédemment affirmé Jeffrey Frankel sur ce blog. Les fluctuations des prix des produits de base peuvent être associées à l’instabilité politique et aux conflits, et elles sont des facteurs déterminants de la croissance économique des pays en développement.

L'un des aspects importants de la transmission des chocs des prix des produits de base à l'économie réelle concerne le secteur financier. À titre d’exemple, la chute des prix des matières premières au lendemain de la crise financière mondiale (et plus tard en 2014-2016) a gravement affecté la stabilité du secteur financier de nombreux pays exportateurs de produits de base.

Au Nigéria, les banques qui étaient particulièrement exposées aux exportateurs du secteur de l’énergie ont enregistré une forte hausse du nombre de prêts non productifs, étant donné que les revenus en baisse de ces entreprises ne leur permettaient plus de rembourser leurs dettes. L’accumulation des prêts non productifs a par la suite eu des incidences négatives sur la capacité des banques à accorder des prêts, amplifiant ainsi les effets directs de la baisse des cours des produits de base sur l’activité économique.

Dans des travaux de recherche récents, nous examinons cette question de façon plus systématique pour les pays en développement. Nous analysons le rôle du secteur bancaire dans la transmission des chocs des prix des matières premières aux activités de prêt des banques. Notre analyse s’appuie sur des données bancaires détaillées et un indice de prix des exportations nettes des produits de base de chaque pays pour un vaste échantillon de plus 600 banques opérant dans 40 pays en développement au cours de la période 2004-2015.

Nous montrons que les banques qui sont plus exposées aux produits de base (celles dont les cours boursiers suivent étroitement les prix des produits de base) réduisent leurs prêts en réponse à la chute des cours des produits de base. Le résultat reste pareil même en tenant compte des caractéristiques propres aux banques et des facteurs macroéconomiques qui affectent la demande de crédit. Le canal du prêt bancaire est plus fort dans les pays qui dépendent plus des exportations de produits de base, et il est davantage soutenu par les chutes des prix des produits de base.

Les principaux résultats sont présentés dans la figure 1, qui trace l’association positive entre la croissance des prêts et l’indice des prix des exportations nettes des produits de base. Pour quantifier l’ampleur de nos résultats, une chute des prix des exportations nettes similaires à celle connue par le Nigéria entre 2009 et 2010 a entraîné une contraction de 4,9 points de pourcentage du volume des prêts accordés par les banques hautement exposées au secteur des produits de base.

Figure 1. Cours des produits de base et croissance des prêts

Remarque : la figure présente un  diagramme de dispersion groupé de la croissance des prêts (défini comme un changement de pourcentage annuel des prêts en cours, en chiffres absolus) et l’indice de prix des exportations nettes des prix des produits de base ; les détails relatifs à la construction du graphique sont ici.

Cet effet est considérable sur le plan économique et a d’importantes conséquences négatives décalées potentielles sur l’activité économique réelle dans les pays en développement où le secteur bancaire constitue la principale source de financement extérieure des entreprises.

L’un des défis de l’analyse est d’identifier dans quelle mesure le déclin observé des prêts, en réponse à la baisse des prix des produits de base, est dû à des facteurs de demande ou d’offre. À titre d’exemple, la baisse des prix des matières premières peut forcer leurs exportateurs à reporter leurs investissements et réduire leurs demandes de crédit. Il s’agit là du canal de la demande de crédit.

Par ailleurs, un canal d’offre de crédit fonctionnerait si les banques hautement exposées subissaient un choc de financement résultant de la baisse des dépôts bancaires provenant du secteur des produits de base. Un tel canal pourrait aussi fonctionner si ces banques connaissaient une détérioration de la qualité des actifs bancaires, y compris une baisse de l’offre de crédit.

Même si nous ne sommes pas en mesure de démêler entièrement les effets de l’offre des effets de la demande, nous montrons que les banques qui sont plus sensibles aux fluctuations des cours des produits de base connaissent une plus forte chute des dépôts des particuliers et une plus forte augmentation des prêts non productifs lorsque les prix des produits de base diminuent. Ces constatations correspondent à l’observation que nous faisons selon laquelle la contraction des prêts en réaction à la chute des prix des matières premières est plus importante pour les banques plus faibles, notamment celles ayant des niveaux de dépôts personnels plus bas ou une plus faible qualité des actifs.

Notre analyse montre également que les banques étrangères ne se comportent pas différemment des banques nationales en ce qui concerne la transmission des fluctuations des prix des produits de base aux prêts des banques nationales. Une raison possible serait la forte présence dans les pays en développement de banques étrangères « régionales », qui qui ont tendance à être incorporées localement et à bénéficier d’un financement parallèle, comme les banques panafricaines.

À titre d’exemple, une banque nigériane opérant au Ghana pourrait ne pas être en mesure d’obtenir des financements de son pays d’origine étant donné que les effondrements des prix des produits de base affectent simultanément tous les pays exportateurs de produits de base.

En conclusion, les données probantes en notre possession montrent que le canal de prêt bancaire pourrait renforcer l’effet direct des chocs négatifs des prix des produits de base sur l’activité économique dans les pays en développement, et il ne faut pas s’en cacher. Le pouvoir de ce canal des prix des produits de base est plus important sur les banques ayant un bilan moindre.

Ces conclusions soulignent les avantages d’un portefeuille de prêts bancaires diversifié, qui n’est pas excessivement exposé aux fluctuations des cours des produits de base – mais aussi plus généralement, la nécessité d’avoir un bilan bancaire solide afin d’atténuer les effets des chocs des prix des produits de base. À cet égard, l’adoption d’une réglementation financière solide et de politiques macro-prudentielles est essentielle pour mettre en place un système bancaire robuste dans les pays en développement.

 

Auteurs:

Andrea F. Presbitero  est économiste au Département de recherche du FMI. Avant de rejoindre le FMI, il a été consultant à la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement, la CNUCED et le FMI.

Isha Agarwal est candidate au doctorant (Ph. D.) au département d’économie de l’Université Cornell. Ses recherches portent à la fois sur la macro-économie et les finances. 

Rupa Duttagupta est chef de la division des politiques macroéconomiques du Département des stratégies, des politiques et de l’évaluation des opérations du FMI.