• 29 Nov 21
  • Posted by Betz, Frank , Ravasan, Farshad , Weiss, Christoph

Informalité financière au sein des entreprises formelles : l'exemple de l'Égypte

Un nombre important de petites et moyennes entreprises restent déconnectées des marchés du crédit même après être devenues des entreprises formelles - une situation que l'on peut qualifier d'« informalité financière ». L'accès au crédit est précieux pour les entreprises jouissant d'importantes possibilités de croissance, mais entraîne aussi une plus grande difficulté à dissimuler des revenus aux autorités fiscales. Cet article explore les caractéristiques des entreprises et des marchés locaux du crédit qui influencent ce compromis en Égypte, ainsi que les politiques qui pourraient permettre une meilleure inclusion financière des entreprises non bancarisées et de celles qui sont découragées avant même de demander des prêts pour financer leurs investissements.

L'informalité est largement reconnue comme un facteur clé limitant la croissance dans les pays en développement. Mais des preuves empiriques récentes montrent que les avantages de la formalisation des entreprises peuvent être limités. L'un des principaux avantages de la formalité est   un meilleur accès au financement  .

Néanmoins, cet avantage n'a que peu de valeur si les entreprises enregistrées restent déconnectées des marchés de crédit formels. Ces entreprises sont moins susceptibles de profiter des opportunités d'investissement et de croissance qui accompagnent l'accès au crédit. Dans une étude récente, nous constatons que cette situation est très courante parmi les petites et moyennes entreprises (PME) opérant en Égypte. Nous appelons cette situation l'informalité financière des entreprises formelles.

L'informalité financière peut prendre au moins deux formes. La première est que les entreprises peuvent renoncer à disposer d'un compte d'épargne ou d'un compte chèque, et ne compter que sur les transactions en espèces. Ce qui, à son tour, peut gravement limiter leur accès au système financier formel.

Le fait d'avoir un compte chèque est important pour l'accès au financement car il permet aux banques de surveiller les entrées et les sorties de fonds, et ainsi de réduire les asymétries d'information qui entravent l'octroi de prêts aux petites entreprises. En particulier, les informations sur le compte aident les banques à établir des chiffres d'affaires et des flux de trésorerie fiables, ce qui est crucial pour établir des états financiers rudimentaires.

La figure 1 montre que la non bancarisation est très répandue parmi les entreprises égyptiennes. Seules 60 % des entreprises disposaient d'un compte chèque ou d'un compte d'épargne en 2013, cette proportion étant passée à 69 % en 2016.

Le taux de pénétration des comptes en Égypte est faible, mais le pays n'est en aucun cas une exception. Les pays où ce taux est le plus faible sont le Vietnam, le Pakistan et la République démocratique du Congo, pour ne citer que quelques pays à forte population.

Nous constatons que le fait d'avoir un compte bancaire varie en fonction des caractéristiques des cadres supérieurs. Par exemple, l'arrivée d'un directeur général plus instruit et plus expérimenté augmente la probabilité que l'entreprise ouvre un compte bancaire. Ces résultats peuvent s'expliquer en partie par la culture financière des dirigeants.

Mais nous constatons également que les entreprises dirigées par des managers plus instruits sont plus susceptibles de disposer d'un site web, d'innover et d'avoir des projets d'expansion.  Cela suggère que le capital organisationnel découlant des compétences et de l'expérience des dirigeants peut également soutenir l'inclusion financière en augmentant les coûts d'opportunité de la non bancarisation

Les mesures qui pourraient permettre au secteur privé d'être plus dynamique, comme de faibles barrières à l'entrée et des règles du jeu qui ne favorisent pas les entreprises politiquement influentes, seraient appropriées. Une réforme de l'éducation pourrait également apporter des avantages à plus long terme. Contrairement aux interventions traditionnelles qui cherchent à renforcer l'offre de crédit, ces politiques agiraient sur la demande du marché.

La deuxième forme d'informalité financière au sein des entreprises formelles peut survenir même chez celles qui possèdent un compte bancaire. Ce phénomène se produit quand ces entreprises se voient découragées de demander un prêt pour financer un investissement. La décision de ne pas recourir au crédit formel peut être prise d'autant plus facilement que la capacité d'intermédiation du système bancaire est faible et que la probabilité d'un rationnement du crédit est élevée. Nous étudions cette hypothèse en analysant l'impact de l'augmentation drastique de la dette publique entre 2013 et 2016, qui a eu raison des prêts privés aux PME.

La figure 2 montre que la part de la dette publique dans le bilan des banques a considérablement augmenté après 2011. Mais les banques se distinguent par la mesure dans laquelle elles accumulent de la dette publique. En utilisant des données sur la localisation des banques en Égypte, nous constatons que les entreprises sont plus exposées à l'éviction lorsqu'elles sont situées à proximité d'agences bancaires qui investissent plus massivement dans la dette publique. Ces entreprises exposées deviennent moins susceptibles de demander des prêts bancaires lorsqu'elles en ont besoin en raison d'un choc de liquidité inattendu.

Il s'avère que nos résultats sont principalement liés aux banques publiques et à leur tendance plus élevée à accumuler de la dette publique. Les banques publiques jouent un rôle important sur les marchés du crédit des pays en développement, représentant 71 % des actifs totaux en Éthiopie, 67 % en Inde, 61 % en Chine et plus de 40 % dans les grands pays d'Amérique latine comme l'Argentine et le Brésil. 

Les banques publiques sont particulièrement importantes pour servir les régions financièrement moins développées. Compte tenu de leur importance, nos résultats apportent un éclairage nouveau sur le lien entre la capacité d'intermédiation du système financier et la demande limitée de prêts formels parmi les entreprises enregistrées.

Cela a des conséquences importantes sur la période de reprise économique qui a suivi l'épidémie de Covid-19. La dette publique a fortement augmenté pour amortir l'impact négatif de la pandémie sur l'économie. L'augmentation des besoins de refinancement, conjuguée à une plus grande aversion au risque chez les investisseurs, pourrait faire grimper les taux d'intérêt et empêcher les prêts au secteur privé.

Les autorités doivent tenir compte des implications pour la capacité d'intermédiation du système bancaire et les conditions de financement du secteur privé :

  • Premièrement, l'effet d'éviction limite l'offre de prêts aux entreprises disposant d'un compte bancaire.
  • Deuxièmement, les programmes de soutien qui fonctionnent via le marché du crédit formel peuvent avoir des difficultés à atteindre les entreprises qui restent financièrement informelles.

À moyen et long terme, les décideurs politiques doivent reconnaître que la réforme de l'environnement des affaires et l'amélioration des compétences managériales, qui à leur tour augmentent les coûts d'opportunité de la non bancarisation, sont complémentaires aux interventions traditionnelles visant à augmenter l'offre de crédit.

 

Figure 1. Taux de pénétration des comptes en Égypte et dans le monde, par pays

Source : Enquêtes auprès des entreprises

 

Figure 2. Emprunts publics auprès des banques locales en Égypte, 2010–17

Source : Calculs des auteurs sur la base de la Banque centrale d'Égypte.

 

Auteurs :

Frank Betz est économiste au sein de la division Analyse des pays et du secteur financier du département économique de la Banque européenne d'investissement (BEI). 

Farshad Ravasan est chercheur postdoctoral au programme Martin d'Oxford sur les changements technologiques et économiques, à la Martin School de l'Université d'Oxford. 

Christoph Weiss est économiste principal au département économique de la Banque européenne d'investissement. 

 

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la Banque européenne d'investissement.