• 09 Sep 19
  • Posted by Laajaj, Rachid , Moya, Andrés , Sánchez, Fabio
  • Education

La possibilité d’aller à l’université motive les étudiants pauvres : l’exemple de la Colombie

Si les jeunes gens talentueux­ issus de familles pauvres ont une chance d’entrer à l’université, cela les encouragera-t-il à étudier davantage et à obtenir de meilleurs résultats scolaires ? Les auteurs de cet article étudient les effets motivants d’un programme mis en œuvre en Colombie en 2014, qui a permis à des élèves défavorisés de recevoir des bourses complètes afin d’accéder aux meilleures universités. La possibilité de percevoir une bourse a considérablement amélioré les résultats aux examens de fin d’études secondaires de deuxième cycle. Cela donne à penser qu’au-delà des conséquences directes des bourses scolaires sur leurs bénéficiaires, elles peuvent toucher un éventail bien plus large d'étudiants, qui redoublent d’efforts pour profiter de cette opportunité. De tels programmes peuvent promouvoir la mobilité sociale et un développement plus inclusif.

De nombreux économistes considèrent qu’un certain degré d’inégalité est nécessaire pour récompenser l’effort et encourager les activités entrepreneuriales. Mais de plus en plus de données indiquent que l’inégalité entrave l’accumulation de capital humain, et pas seulement parce que les enfants des familles pauvres ne peuvent pas aller à l’école.

Le fait de ne pas avoir les moyens d’entrer à l’université peut avoir une incidence sur l’éducation des enfants bien avant qu’il soit question d’y postuler. La perte en capital humain s’explique non seulement par le fait que les restrictions financières empêchent les étudiants talentueux d’accéder aux bonnes universités, mais aussi par le manque d’opportunités qui les décourage de travailler dur dès les premiers temps de leur instruction. Les prêts étudiants et les bourses d’études permettent de traiter le problème en partie en donnant la possibilité aux élèves prometteurs d’accéder à l’université.

Nous analysons, dans une recherche récente, comment les opportunités offertes par un programme national de bourses peuvent changer la motivation des étudiants modestes en Colombie. Le « Ser pilo paga » (SPP) a été mis en place en 2014 et accorde chaque année 10 000 bourses complètes qui permettent d’accéder à des universités de haute qualité. Le programme combine des critères fondés sur le mérite et sur les besoins financiers pour permettre aux élèves doués issus de familles défavorisées de poursuivre leurs études dans les meilleures universités du pays.

La Colombie a l’un des taux de mobilité sociale les plus bas au monde. Pour preuve, dans un foyer moyen, la corrélation entre l’instruction des parents et celle des enfants est de 0,72. Dans un foyer pauvre et vulnérable, la corrélation monte à 0,83.

Avant la mise en place du SPP, les étudiants issus de milieux défavorisés qui se classaient parmi les 10% des meilleurs étudiants à l’examen national de fin d’études secondaires de deuxième cycle étaient deux à trois fois moins susceptibles d’entrer dans de bonnes universités que les élèves riches ayant obtenus des résultats similaires. En tant qu’élève, comment être motivé pour travailler dur quand vous savez que, quels que soient vos résultats, vos parents n’auront pas les moyens de vous envoyer à l’université ?

En un an, le SPP a uniformisé les règles du jeu en offrant aux élèves défavorisés qui le méritaient les mêmes chances que les étudiants aisés de postuler et d’accéder à de très bonnes universités. Ce changement sans précédent est l’un des plus drastiques pour la mobilité sociale en Colombie comme ailleurs. Nous cherchons à déterminer si ce changement a engendré un effet motivant se traduisant par de meilleurs résultats des élèves éligibles sur le critère des besoins financiers (défavorisés) à l’examen national de fin d’études secondaires de deuxième cycle.

Dans le cas d’un étudiant défavorisé moyen, l’arrivée du SPP n’a pas eu d’incidence sur ses résultats. Mais le programme a considérablement amélioré les résultats des élèves défavorisés présents dans le haut de la distribution des rendements, à partir du 70e percentile. Comme les élèves pauvres devaient se classer parmi les 9% des meilleurs étudiants de leur groupe pour pouvoir profiter de la bourse, il était attendu que les meilleurs élèves seraient les premiers à réagir.

Parmi les élèves dans le 90e percentile de la distribution, la mise en œuvre du SPP a réduit de 16% l’écart de réussite socio-académique, c’est-à-dire l’écart entre les résultats scolaires des élèves pauvres et ceux des élèves plus aisés. Ceci est remarquable si l’on considère que ces élèves défavorisés n’ont pas été aidés en recevant plus de livres, de meilleures écoles ou de meilleurs professeurs, ou plus de nourriture ou d’électricité. Ils avaient simplement les mêmes chances d’accéder aux meilleures universités que les élèves aisés, si leurs résultats étaient bons. De plus, ils avaient moins d’un an pour se préparer à l’examen.

Nous étudions aussi les résultats de l’examen national de fin d’études secondaires de premier cycle (qu’on ne peut passer qu’à l’école). Nous avons découvert qu’avec la mise en œuvre du SPP, les écoles comptant une forte proportion d’étudiants éligibles ont commencé à obtenir de meilleurs résultats et à réduire l’écart avec les écoles dont les élèves étaient plus aisés. Ainsi, les jeunes ont déjà assimilé les nouvelles opportunités offertes par le SPP et auront du temps devant eux pour ajuster leurs efforts. À l’avenir, on peut s’attendre à ce que les retombées soient plus larges et s’étendent à un plus vaste éventail d’élèves, pas seulement les meilleurs.

Enfin, nous constatons que les élèves éligibles qui ont obtenu de bons résultats à l’examen de fin d’études secondaires de deuxième cycle, quoique juste en deçà de la note requise pour obtenir la bourse étaient tout de même 19% plus susceptibles de s’inscrire à l’université. Conséquence de l’effet motivant de la bourse, ils ont obtenu de meilleurs résultats, ce qui les a aidés à accéder à l’université, même sans bourse.

D’un point de vue pédagogique, notre étude nous rappelle que l’un des aspects principaux est la motivation des élèves, qui peut évoluer très rapidement en fonction des opportunités proposées.

Le SPP a été l’objet de débats en Colombie, particulièrement en raison de son coût élevé : près de 20% du budget du ministère de l’Éducation pour l’enseignement supérieur en 2018. Cependant, il a ouvert une brèche dans la hiérarchie sociale rigide colombienne, en permettant aux enfants des familles défavorisées d’accéder aux meilleures universités et donc, par la suite, aux postes décisionnels.

Cela s’accompagne d’un changement des ambitions des élèves, qui a rarement été pris en compte dans l’évaluation des bourses par le gouvernement. La combinaison des critères basés sur le mérite et les besoins financiers dans les programmes de bourses peut apporter à la fois équité et efficacité et être un outil puissant dans l’amélioration de la mobilité sociale.

Notre analyse souligne aussi une leçon importante sur la mesure dans laquelle l’absence de méritocratie décourage les efforts et l’accumulation de capital humain. 

La répartition inégale des chances nuit à l’accumulation de capital humain des étudiants défavorisés, non seulement parce que les bons élèves issus de ménages vulnérables n’ont pas les moyens d’entrer dans les meilleures universités, mais aussi parce que le manque de véritables opportunités les décourage de faire des efforts tout au long de leur scolarité. Cela réduit leurs chances de sortir de la pauvreté et, à long terme, c’est un processus qui permet à l’inégalité de persister sur plusieurs générations.

En revanche, quand les élèves défavorisés bénéficient d’opportunités de mobilité sociale accessibles et fondées sur le mérite, leurs efforts, leur motivation et l’accumulation de capital humain augmentent et facilitent leur transition hors de la pauvreté.

 

Auteurs:

Rachid Laajaj est professeur associé d'économie à l'Université de Los Andes à Bogotá. Ses principaux domaines de recherche sont l'adoption de technologies dans l'agriculture, la corruption et le capital humain. 

Andrés Moya est professeur associé au département d'économie  l'Université de Los Andes à Bogotá, en Colombie. Il est également membre de l'EGAP et membre affilié de la faculté du Réseau d'apprentissage pour la protection et l'enfance (CPC). 

Fabio Sánchez est professeur associé à l'Université de Los Andes à Bogotá.