Plus de femmes sur le marché du travail : L’impact incertain sur l'égalité

La participation des femmes au marché du travail engendre-t-elle une égalité réelle ? Cet article montre que, dans certains pays en développement, elle peut entraîner une augmentation regrettable des inégalités à moins d'être associée à des mesures spécifiques en faveur des femmes pauvres et vulnérables. L'effet de régression n'est atténué que lorsque les niveaux de développement et de participation des femmes au marché du travail sont relativement élevés.

Au cours des dernières décennies, les pays en développement ont connu une augmentation rapide du nombre de femmes assumant un rôle actif sur le marché du travail. Mais la promotion de la participation des femmes au marché du travail (PFMT) peut produire des effets de répartition indésirables si elle n'est pas associée correctement à des mesures spécifiques visant les femmes pauvres et vulnérables.

Le consensus est quasi unanime quant au fait que l'augmentation du niveau de la PFMT est un objectif de développement important. Mais la traduction de ce principe général en politiques efficaces se fait beaucoup plus compliquée.

Bien qu'il existe un vaste corpus de recherches sur l'impact « déséquilibrant » de la PFMT dans les pays développés, peu de choses ont été écrites sur les conséquences distributives de son augmentation dans les pays en développement. Reconnaître et quantifier ces conséquences permettrait d'adapter les politiques et d'atténuer tout effet secondaire et potentiellement néfaste sur l'égalité.

Notre étude récente suggère que la promotion d'une plus grande PFMT dans les pays en développement pourrait conduire à de plus grandes inégalités si elle n'est pas associée à des mesures ciblant les femmes pauvres et vulnérables.Cet effet régressif tend à être plus fort dans les contextes où leur participation est faible ; il reste notable lorsqu'elle est encore comparativement faible (par exemple, en Amérique latine) ; et il n'est atténué que lorsque la PFMT et les niveaux de développement sont relativement élevés.

Mais il convient de noter une certaine hétérogénéité dans ce dernier cas. Les pays développés, comme la France, la Suède et le Royaume-Uni, ont suivi des trajectoires très différentes, résultats de réglementations du marché du travail, de politiques fiscales et de normes sociales différentes.  

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 1: Indice PFMT et Gini, tous pays, par groupe.

Afin d'étudier le lien entre la PFMT et l'inégalité sous différents angles, nous combinons une approche macro en examinant les résultats transversaux avec une analyse distributionnelle micro (au sein des pays). En exploitant les données des ménages de 18 pays développés et en développement, cette approche macroéconomique montre que la relation entre la PFMT et l'inégalité, mesurée par l'indice de Gini, suit un modèle en forme de U inversé.

Comme le montre la figure 1, le long de cette courbe, il est possible d'identifier des groupes de pays présentant des caractéristiques communes et un gradient similaire dans la relation entre la PFMT et l'inégalité. Les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, ainsi que ceux d'Asie du Sud, tendent à occuper la partie inférieure gauche de la courbe, laquelle se caractérise par de faibles inégalités et une faible proportion de PFMT. Les pays d'Amérique latine se situent autour du point d'inflexion de la courbe correspondant à une forte inégalité, mais aussi à une PFMT plus élevée ; tandis que les pays scandinaves sont tous concentrés dans la partie inférieure droite de la courbe, montrant une faible inégalité et la PFMT la plus élevée du monde développé.

Les résultats au niveau micro confirment l'hypothèse générale sur la nature en forme de U inversé du lien inégalité/PFMT.Comme on peut le constater dans presque tous les pays, la PFMT est plus faible dans les déciles inférieurs de la distribution des revenus : les niveaux de participation ont donc tendance à augmenter avec le revenu.

L'Inde, le Maroc et la Jordanie affichent tous une PFMT plus élevée, ce qui entraîne une plus grande inégalité. Dans les pays d'Amérique latine, où les inégalités sont déjà importantes, les politiques ciblées sur les femmes des déciles inférieurs semblent être la meilleure option pour atténuer le compromis entre la PFMT et l'augmentation des inégalités.

L'impact de la PFMT devient égalitaire lorsqu'on passe au groupe euro-méditerranéen. Alors que ces pays ont des niveaux moyens de PFMT peu éloignés de ceux de l'Amérique latine, le contexte socio-économique contribue à des niveaux d'inégalité différents et à un ensemble de politiques diverses. Les rendements de la PFMT ont tendance à être plus forts dans les déciles inférieurs que dans les déciles supérieurs : Espagne, Italie, Grèce et France.

Ces rendements plus élevés dans les déciles inférieurs pourraient encourager une plus grande participation des femmes les plus pauvres au marché du travail. Mais cela pourrait également suggérer l'existence d'un plafond de verre au niveau des salaires des femmes. Dans ces pays, les femmes ont en effet du mal à accéder aux postes de direction, et même si elles y parviennent, elles peuvent y gagner moins que les hommes.

La PFMT a un impact égalitaire à la fois dans le groupe euro-méditerranéen et les pays scandinaves. Cela pourrait encore refléter un effet de plafond de verre. Mais alors que dans des pays comme l'Italie, l'Espagne ou la Grèce, le plafond de verre est davantage lié à la discrimination sexuelle, dans les pays scandinaves, il est davantage lié aux conséquences involontaires de politiques pro-PFMT très généreuses. D'autres pays d'Europe du Nord ont des niveaux de PFMT plus faibles et des politiques moins avantageuses pour l'encourager.

Par conséquent, l'augmentation de la PFMT dans bon nombre de ces pays peut produire des effets distributifs indésirables si elle n'est pas combinée correctement à des mesures en faveur des femmes des déciles inférieurs de la distribution des revenus. Les mesures en faveur de la PFMT, souvent mises en œuvre à l'aide de ressources publiques (par exemple, des allègements fiscaux ou des subventions pour les entreprises qui emploient des femmes, le financement de crèches et de la scolarisation des enfants, des programmes de formation ciblés pour les femmes et des systèmes de congé parental financés) peuvent bénéficier aux femmes très instruites, travaillant dans le secteur formel et/ou vivant dans des zones urbaines, contribuant ainsi à l'accroissement des inégalités.

Le paradoxe est donc que les politiques publiques destinées à réduire un certain type d'inégalité risquent de faire augmenter un autre type d'inégalité. En outre, le succès de ces politiques est fortement conditionné par leur capacité à dépasser des normes sociales et des préjugés profondément ancrés.

Par exemple, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la participation des femmes au marché du travail reste obstinément faible malgré une augmentation rapide du niveau d'éducation des femmes. La difficulté de la tâche exige clairement de vastes coalitions et la prise en compte des différentes couches sociales et des groupes d'intérêt.

 

Auteur.e.s :

Vasco Molini est économiste principal au sein du groupe de pratique mondiale sur la pauvreté à la Banque mondiale. Il travaille sur le Nigeria et le Ghana et ses principaux intérêts scientifiques sont les inégalités et la répartition des revenus en Afrique.

Federica Alfani est une micro-économiste du développement qui travaille actuellement en Tunisie au sein du groupe de pratique Pauvreté et équité mondiale de la Banque mondiale.