Transferts monétaires et bien-être des enfants : faut-il confier l'argent à papa ou à maman ?

Accorder plus de pouvoir aux femmes au sein de leur foyer est depuis longtemps perçu comme un moyen d'améliorer le bien-être des enfants. Mais les mères dépensent-elles vraiment plus d'argent pour leur progéniture que les pères ? Les données les plus récentes semblent indiquer que non.

Améliorer le bien-être des enfants est un enjeu important du développement. L'une des politiques les plus populaires a été de procéder à des transferts d'argent aux femmes (plutôt qu'aux hommes), ce qui, selon certains, augmenterait les dépenses en biens et services au profit des enfants.

Mais est-ce véritablement le cas ? Il est difficile de répondre à cette question. Les études basées sur les données relatives à la consommation ou aux dépenses des ménages montrent généralement que ceux-ci dépensent plus d'argent en biens répondant aux besoins des enfants ou de la famille lorsque les femmes sont plus autonomes (par exemple grâce à un revenu relatif plus élevé).

En outre, plusieurs études sur les transferts d'argent liquide accordés aux femmes en Amérique latine (comme Progresa au Mexique) ont montré des améliorations du bien-être des enfants. Une interprétation commune est que les transferts d'argent ont renforcé le rôle des femmes, conduisant les ménages à dépenser davantage pour les enfants.

Mais si ces études fournissent un constat intéressant, elles ne permettent pas, dans la plupart des cas, de conclure que les enfants ont plus à gagner à ce que leur mère bénéficie de transferts monétaires plutôt que leur père. Pour parvenir à une telle conclusion, il faut des études rigoureuses comparant l'effet de l'octroi de transferts monétaires aux mères par rapport aux pères.

Plus récemment, des chercheurs ont randomisé le bénéficiaire d'un transfert monétaire dans des pays aussi disparates que le Burkina Faso, le Kenya, le Maroc et la République de Macédoine du Nord. Ces « essais contrôlés randomisés » (ECR) permettent d'examiner si les ménages dont les bénéficiaires sont des femmes dépensent l'argent différemment de ceux dont les bénéficiaires sont des hommes – et la plupart d'entre eux ne notent aucune différence dans les dépenses consacrées aux enfants. L'étude menée en Macédoine fait exception à la règle : elle révèle que les femmes dépensent plus pour la nourriture que les hommes.

Il y a plusieurs raisons possibles pour lesquelles les ECR ne trouvent pas de différences dans les dépenses entre les mères et les pères. Premièrement, il n'y aura une différence que si les mères et les pères ont des opinions différentes sur la façon dont l'argent supplémentaire doit être dépensé. Deuxièmement, si les mères et les pères ont effectivement des opinions différentes, le transfert d'argent doit être suffisamment important pour modifier la dynamique de pouvoir au sein du ménage.

Nous avons récemment mené une expérience en laboratoire pour déterminer si les mères et les pères ont des préférences (ou des opinions) différentes en ce qui concerne l'éducation des enfants en Tanzanie.

Nous avons invité au laboratoire 190 couples ayant au moins un enfant à l'école primaire. Ces couples ont reçu une somme d'argent équivalente à plus d'un jour de salaire et été invités à diviser cette somme entre la mère, le père et l'enfant. L'argent donné à l'enfant était versé sous forme de cours de soutien scolaire l'après-midi, et l'argent donné à la mère ou au père était versé en espèces.

Les couples ont été répartis de manière aléatoire en deux groupes : un groupe dans lequel le père prenait la décision concernant l'argent, et un groupe dans lequel la mère recevait l'argent. Comparer les décisions prises dans les deux groupes permet de savoir si les mères et les pères pensent différemment au sujet des dépenses pour l'éducation de leurs enfants. Comme dans le cas des autres récents ECR sur les transferts d'argent, rien ne le prouve : en moyenne, les mères et les pères ont dépensé la même somme d'argent.

Mais ce qui compte, c'est ce que les chercheurs appellent les « préférences temporelles ». Les préférences temporelles ou la patience d'une personne décrivent dans quelle mesure elle préfère avoir quelque chose plus tôt que plus tard. Une personne est plus patiente si elle est prête à renoncer à quelque chose aujourd'hui afin de recevoir davantage à l'avenir.

Notre étude montre que lorsque la mère est plus patiente que le père, le fait de lui donner l'argent à elle entraîne une augmentation des dépenses pour les enfants. En revanche, si le père est plus patient que la mère, c'est en lui donnant l'argent que l'on voit augmenter les dépenses pour les enfants.

Ce résultat peut être rationalisé comme suit : on a constaté qu'une meilleure éducation augmente les revenus dans de nombreux contextes. Par conséquent, une meilleure éducation peut permettre d'augmenter les revenus des enfants et améliorer leur capacité à prendre soin de leurs parents lorsque ceux-ci seront âgés. Ainsi, les parents qui sont prêts à attendre un peu plus longtemps devraient être plus disposés à investir dans l'éducation de leurs enfants.

Notre expérience en laboratoire n'est pas la seule à examiner si les mères et les pères dépensent l'argent différemment. Dans une étude similaire menée au Kenya, les chercheurs n'ont trouvé aucune preuve que les mères dépensent plus pour la nourriture de leurs enfants que les pères.

En conclusion, les données récentes issues d'essais contrôlés randomisés et d'expériences en laboratoire suggèrent que les mères et les pères ne dépensent pas l'argent différemment lorsqu'il s'agit de leurs enfants. En d'autres termes, rien ne prouve que le fait de cibler les mères dans les programmes de transfert d'argent entraîne automatiquement de meilleurs résultats du bien-être des enfants.

 

Auteures :

 

Charlotte Ringdal est chercheuse post-doctorale au Chr. Michelsen Institute (CMI). Ses principaux intérêts de recherche portent sur l'économie familiale, l'autonomisation des femmes, le développement de l'enfant et la santé reproductive.

Ingrid Hoem Sjursen est chercheuse principale au Chr. Michelsen Institute (CMI). Ses principaux intérêts de recherche sont le développement, la fiscalité et l'économie comportementale.