La co-création pourrait rendre la recherche en santé publique plus inclusive, pertinente et percutante. Cependant, sans une théorie explicite, alignée sur des principes directeurs clairs et des méthodes transparentes pour intégrer les connaissances des différents acteurs, elle risque de devenir incohérente, procédurale et difficile à évaluer.
La co-création peut être comprise comme une approche de recherche impliquant des parties prenantes diverses et pertinentes à toutes les étapes d’une étude, de l’identification du problème à l’évaluation des changements. En s’appuyant directement sur les contributions des parties prenantes, la co-création permet une compréhension plus nuancée des priorités et des défis locaux. Ce qui, à son tour, aide à mettre en place des interventions étroitement alignées sur les contextes dans lesquels elles sont mises en œuvre.
Ces dernières années, les références à la co-création se sont multipliées dans la recherche et la pratique du développement. Les bailleurs de fonds, les gouvernements, les responsables politiques et les ONG s’attendent désormais souvent à ce que la co-création rende la recherche et l’innovation plus inclusives et qu’elle accélère l’impact dans le monde réel.
Cette attente repose souvent sur une hypothèse : la participation des parties prenantes conduirait naturellement à de meilleurs résultats. Cependant, la recherche n’omet pas d’évoquer le côté obscur, de la co-création, avec de graves implications qui peuvent saper les avantages escomptés. D’où la question cruciale : comment les chercheurs peuvent-ils échapper à ce côté obscur ?
Nos travaux récents définissent les enseignements clés suivants :
- Préparer et communiquer les méthodes de co-création à l’avance, par exemple en expliquant leur objectif.
- Prévoir une marge de manœuvre.
- Sélectionner un éventail de méthodes participatives actives et créatives.
- Faire un usage réfléchi des différents espaces de réunion et de l’aménagement des salles.
La co-création dans la recherche en santé publique
Ces préoccupations pratiques revêtent une importance particulière dans la recherche en santé publique, où la co-création est davantage encouragée comme un moyen de renforcement de l’inclusivité, la pertinence et l’impact. Pourtant, la co-création est rarement utilisée comme fondement théorique explicitement formulé, comme le souligne une récente revue systématique.
À ce jour, les principes de la co-création restent largement implicites, souvent considérés comme des évidences plutôt que systématiquement ancrés dans des cadres théoriques clairement définis. Par conséquent, le sens de la co-création peut varier en fonction du projet, ce qui rend complexe les processus d’évaluation de son efficacité, de comparaison des approches ou de reproduction des succès.
Des travaux récents permettent déjà de répondre à cette question de fragmentation en identifiant un langage plus cohérent pour la co-création. Une revue exhaustive récente identifie les dimensions universelles du processus de co-création à travers différents types de co-création, de théories explicites et de domaines de recherche. Ces dimensions comprennent l’action collaborative multipartite, le co-apprentissage axé sur l’innovation et la production de connaissances contextuelles.
L’étape initiale consiste à identifier ces dimensions. Sans méthodes transparentes pour intégrer les connaissances co-créées, les acteurs peuvent participer au processus sans que leurs contributions ne soient intégrées aux résultats scientifiques.
Ce besoin de clarté opérationnelle est en outre appuyé par les travaux récents du projet Health CASCADE sur la co-création fondée sur des données probantes. Ces travaux identifient les principes clés de la gouvernance, de la rigueur scientifique et méthodologique, et des processus d’intelligence collective. Ces principes sont importants car la co-création ne peut pas reposer uniquement sur de bonnes intentions ou de vagues engagements de participation. Pour être crédible, elle doit être planifiée, menée et évaluée selon des principes qui peuvent être respectés dans la pratique.
Les évaluations de la co-création dans le domaine de la recherche en santé mettent en évidence les conséquences de ce problème. Il existe une grande diversité dans la manière dont la co-création est définie et appliquée. Sans base théorique et méthodologique commune, la co-création risque de devenir de plus en plus fragmentée et difficile à évaluer.
Qu’est-ce que cela signifie pour les responsables politiques ?
Le manque de clarté de l’utilisation de la théorie dans la co-création a des implications directes sur les politiques et la pratique. Une autre revue de portée constate que le manque de données synthétisées sur les méthodes de co-création limite la rigueur de l’approche de recherche et freine le développement de meilleures pratiques. Lorsque la co-création est réduite à un ensemble d’activités – telles que des consultations, des ateliers ou des réunions de parties prenantes , elle peut devenir un exercice procédural plutôt qu’un mécanisme de changement significatif.
Dans de tels cas, la participation peut être au rendez-vous, mais les problèmes sous-jacents, tels que les déséquilibres de pouvoir, les contraintes institutionnelles ou les inégalités de ressources restent en suspens. Les données issues de la recherche de mise en œuvre montrent que ces facteurs jouent un rôle quand il faut déterminer si la co-création conduit à des résultats efficaces et équitables.
Cela souligne la nécessité de recourir à une théorie explicite pour pallier ces limites. La théorie explicite peut aider à définir comment et pourquoi la co-création est supposée fonctionner, en identifiant les mécanismes par lesquels elle peut avoir un impact.
Les approches de co-création fondées sur une méta-théorie, telle que le réalisme critique, pourraient être les mieux adaptées à la co-création en santé publique. Grâce au réalisme critique, la co-création peut donner la priorité à l’interaction entre le contexte, les mécanismes et les résultats, permettant aux parties prenantes de comprendre non seulement si une intervention fonctionne, mais aussi comment, pour qui et dans quels contextes. C’est particulièrement important en santé publique, où la pratique émancipatrice repose sur des interventions politiques qui fonctionnent au sein de systèmes sociaux complexes.
Pour les responsables politiques, les implications sont claires. Tout d’abord, le financement et la conception de programmes liés à la recherche en co-création devraient exiger une articulation explicite des fondements théoriques qui sous-tendent la co-création. Cela comprend les définitions de la co-création, la théorie associée et la justification (le comment et le pourquoi) de l’utilisation de cette théorie dans la co-création. Dans le cas contraire, il peut être difficile de déterminer si la co-création offre un bon rapport qualité-prix ou contribue aux objectifs politiques.
Deuxièmement, la recherche suppose que les cadres d’évaluation doivent être holistiques, et aller au-delà de la simple mesure de la participation. Des indicateurs tels que le nombre de parties prenantes impliquées ou d’ateliers organisés sont faciles à saisir, mais ils fournissent un aperçu limité de l’impact. Les évaluations peuvent, en revanche, examiner comment la co-création influence la participation, le contexte, l’expérience des co-créateurs, l’impact, la satisfaction et la fidélité (pour nommer les éléments d’évaluation des processus les plus fréquemment utilisés pour la co-création).
Troisièmement, une base de données probantes cumulative est nécessaire. Les recherches et pratiques futures devraient opérationnaliser les principes et les caractéristiques de la co-création fondée sur des preuves afin d’affiner et de mettre en œuvre efficacement la co-création. Pour ce faire, il faut une plus grande cohérence dans la manière dont cette dernière est conceptualisée, mise en œuvre et étudiée. Les meilleures pratiques devraient se fonder sur des théories, des dimensions, des principes méthodologiques, des considérations relatives à l’engagement des parties prenantes (par exemple, la participation des jeunes) et des cadres de rôles en co-création explicites. Si l’on ne s’efforce pas d’atteindre les meilleures pratiques, les enseignements tirés de la co-création restent non seulement limités, mais également isolés et difficiles à étendre.
Recadrer la co-création en tant qu’approche axée sur la théorie et fondée sur les principes n’en diminue pas sa valeur. Au contraire, cela renforce son potentiel à relever des défis complexes de santé publique. La théorie explicite permet à la co-création de passer d’une idée séduisante à une méthodologie robuste et fiable.
Pour que la co-création tienne ses promesses, elle doit évoluer d’une pratique largement définie vers une approche clairement articulée et fondée sur des données probantes. Ce n’est qu’alors qu’elle pourra fournir aux différentes parties prenantes, telles que les chercheurs et chercheuses, les responsables politiques et les praticiens et praticiennes, les outils nécessaires pour concevoir des interventions participatives, efficaces, évolutives et fondées sur une compréhension claire de la manière dont le changement s’opère.
Cet article s’inscrit dans le cadre d’un débat spécial sur l’innovation en matière de santé publique organisé par GlobalDev au sein du Réseau mondial pour le développement (GDN), en collaboration avec le réseau « Health AI for All » (HAINet) et le Pôle d’innovation sociale pour la santé en Amérique latine et dans les Caraïbes (SIHILAC).






