Santé mentale : des interventions fondées sur des preuves dans des pays sortant d'un conflit

Les jeunes qui subissent des traumatismes ou des pertes peuvent développer, à long terme, des problèmes de santé mentale et de fonctionnement quotidien. Le présent article souligne les défis et les modes d’intervention envisageables pour la santé mentale reposant sur des preuves scientifiques concernant l’utilisation de nouvelles plateformes d’acheminent de l’aide, à l’instar de programmes d’éducation ou d’entrepreneuriat ciblant les jeunes. Ces plateformes pourraient permettre d’étendre la portée des services fournis. Lorsqu’ils sont greffés à d’autres programmes afin de promouvoir les perspectives d’avenir, les interventions pour la santé mentale reposant sur des preuves scientifiques peuvent avoir des effets positifs sur la santé mentale et stimuler les relations interpersonnelles chez les jeunes. Dans le même temps, cela pourrait permettre de renforcer les compétences académiques ou professionnelles des jeunes, une combinaison puissante pouvant conduire à une vie saine et productive.

À l’heure actuelle, notre monde doit faire face à la plus grande crise humanitaire depuis la Deuxième Guerre mondiale. Dans le monde entier, un enfant sur six vit dans un pays en conflit. Les conflits les exposent à de nombreuses adversités et limitent leurs possibilités pour se développer et construire un avenir meilleur. Ces expositions peuvent désigner des expériences directes de violence (certains assistent ou participent aux violences), et des effets indirects (par exemple une santé fragile, un appauvrissement économique ou un affaiblissement social, communautaire et des structures familiales.)

La violence et les pertes liées à la guerre ont de lourdes conséquences sur les jeunes, telles que des taux élevés de dépression, d’anxiété et de troubles de stress post-traumatique (TPST). De plus, la détresse psychologique résultant de traumatismes se manifeste souvent par des problèmes de régulation émotionnelle et dans la réalisation des activités du quotidien. Cela peut entrainer de mauvais résultats scolaires ou de mauvaises performances professionnelles ainsi qu’un isolement social.

S’ils ne sont pas pris en charge de façon efficace, ces problèmes de santé mentale peuvent avoir des conséquences à long terme sur le capital humain tout au long de la vie des individus affectés. Par ailleurs, ces difficultés sont accentuées à la suite d’un conflit, c’est-à-dire lorsque l’exposition directe à des traumatismes liés à la guerre se combine à d’autres adversités, telles que la pauvreté, les catastrophes naturelles et le déplacement.

Les obstacles aux solutions efficaces

La nécessité de traiter les effets des traumatismes sur la santé mentale et la réalisation des activités du quotidien chez les jeunes exposés à des événements de violence et d’adversité est au cœur de l’approche d’aide au développement dans les contextes touchés par le conflit. Toutefois, les recherches de solutions satisfaisantes se heurtent à différents obstacles.

Dans les faits, le taux de troubles mentaux non traités est extrêmement élevé dans les pays à faible revenu et les pays à revenu intermédiaire, où la guerre, la violence et la pauvreté sont fréquentes. Au niveau mondial, plus de 70 % des individus souffrant de troubles mentaux ne reçoivent pas de traitement. Par ailleurs, ce taux est bien plus élevé chez les enfants et les adolescents vivant dans de nombreuses régions touchées par un conflit.

Le conflit est un fléau à double tranchant qui d’une part accentue le besoin de services de santé, et d’autre part fait des ravages dans les infrastructures de santé. De ce fait, ces dernières sont souvent confrontées à des pénuries de matériels et de personnel.

Par ailleurs, ce manque d’accès à un traitement adéquat en matière de santé mentale tend à se maintenir durant les programmes de développement ciblant les jeunes. De fait, même lorsque les programmes d’aide au développement intègrent la santé mentale, leurs approches ne reposent généralement pas sur des preuves scientifiques et se concentrent, lorsque c’est le cas, sur une seule catégorie de trouble mental, tel que le trouble de stress post-traumatique. Par conséquent, ces programmes négligent souvent certaines problématiques transversales telles que la dysrégulation émotionnelle et les déficiences fonctionnelles, qui peuvent se manifester en marge de différentes catégories de troubles, depuis les réactions de stress traumatique jusqu’à la dépression ou l’altération du comportement. S’ils ne sont pas traités, ces problèmes de santé mentale peuvent entraver la capacité des jeunes à saisir les opportunités de développement, telles que la possibilité de retourner à l’école ou de participer dans des projets d’entrepreneuriat.

Les nouvelles plateformes d’acheminement de l’aide

Les programmes d’éducation et de formation pour l’emploi sont rarement perçus comme des vecteurs potentiels de services de santé mentale. Pourtant, s’ils sont correctement exploités, ces programmes peuvent aider les jeunes à retrouver une vie saine et normale grâce à l’éducation ou le travail et dans le même temps, jouer le rôle de plateforme d’aide innovante pour atteindre les jeunes vulnérables par des interventions pour la santé mentale fondées sur des preuves scientifiques. Cela pourrait également favoriser la participation des jeunes dans les activités de construction de projets de vie.

Nos travaux de recherche en Sierra Leone illustrent ce potentiel. En 2002, immédiatement à l’issue de la guerre civile, nous avons lancé une enquête longitudinale sur les jeunes touchés par la guerre (LSWAY). Parmi les anciens enfants-soldats, nous avons relevé des niveaux importants de problèmes de santé mentale liés à leur exposition aux violences pendant la guerre, se traduisant par des troubles de la régulation émotionnelle, de la colère, des dépressions et des sentiments de désespoir. Notre enquête (LSWAY) a également révélé des facteurs de protection fondamentaux susceptibles d’optimiser les modèles d’interventions, tels que l’éducation, le soutien social, ou encore les relations communautaires et familiales. Ces facteurs sont déterminants pour maximiser les résultats des interventions auprès des jeunes touchés par la guerre.

À partir de ces conclusions, nous avons conçu l’Intervention pour la préparation des jeunes (YRI), un modèle d’intervention traitant les éléments communs à différents troubles mentaux et faisant appel à plusieurs composantes de la thérapie cognitive du comportement et de la thérapie interpersonnelle. Les interventions suivant l’approche de la YRI peuvent traiter les problématiques de santé mentale fréquentes chez les jeunes dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. Cela est particulièrement vrai lorsqu’elles sont conçues en tenant compte du contexte d’intervention et des réalités de la sortie de tout conflit, à savoir un manque de ressources humaines pour la santé mentale.

Tandis que les programmes d’entrepreneuriat suivent les besoins du marché en s’assurant que les jeunes obtiennent des qualifications en vue de l’obtention d’un emploi, la YRI contribue à soutenir les jeunes dans la réalisation des activités du quotidien, la régulation émotionnelle et leurs facultés interpersonnelles. La YRI a prouvé son efficacité lors d’un essai ayant mis en œuvre cette approche dans une école. De ce fait, dans la mesure où elle a vocation à être mise en œuvre par des conseillers bien formés et supervisés, il est possible d’exploiter tout le potentiel de la YRI en l’intégrant à des programmes d’entrepreneuriat ciblant les jeunes.

Considérations pour la communauté du développement

Notre projet actuel, « Youth FORWARD », met en œuvre la YRI par l’intermédiaire d’un programme d’entrepreneuriat ciblant les jeunes. Ce type de rapprochement entre projets de santé mentale reposant sur des preuves scientifiques et programmes visant les moyens de subsistance met en évidence plusieurs considérations cruciales pour la communauté du développement. 

Tout d’abord, les programmes de développement ciblant les jeunes doivent absolument faire de la santé mentale une priorité. Cela requiert une approche transdiagnostique afin de traiter les principales problématiques, telles que la dysrégulation émotionnelle et l’altération des relations interpersonnelles, qui se manifestent en marge de différents troubles mentaux touchant les adolescents et les jeunes adultes, parmi lesquels la dépression, les problèmes de comportement et les réactions au stress traumatique.

Ensuite, les travaux de recherche et les interventions doivent s’adapter à chaque contexte spécifique. Toutes les considérations doivent s’appuyer sur les connaissances en matière de facteurs de risque et de protection au niveau de l’individu, de la famille, des pairs, de la communauté et de l’environnement social et culturel. Dans des contextes fragiles et touchés par un conflit, les programmes de développement doivent traiter les conséquences des violences et de l’insécurité sur la santé mentale des individus. En effet, c’est précisément dans ce type de contexte que les conséquences des traumatismes et le développement du capital humain doivent être prioritaires.

Enfin, la communauté du développement doit rechercher des plateformes alternatives permettant de fournir des services de santé mentale de façon sûre et à moindre coût tout en garantissant leur qualité et leur pérennité. En supposant une planification rigoureuse, les interventions peuvent être mises en œuvre par les professionnels de santé et des assistants de la communauté à condition d’évaluer et de superviser les structures pour garantir la qualité des formations et assurer l’efficacité et la bonne mise en œuvre de l’intervention fondée sur des preuves scientifiques. Dans un contexte post-conflit, il est indispensable de résoudre le manque de ressources humaines et de capacités tout en cherchant à concevoir des systèmes de services de santé mentale et de services sociaux pérennes.

L’intégration d’interventions de santé mentale reposant sur des preuves scientifiques à des programmes d’aide innovants, par exemple visant l’éducation, l’emploi et l’entrepreneuriat chez les jeunes, peut avoir des effets positifs sur la réalisation des activités du quotidien et les relations interpersonnelles des jeunes. Dans le même temps, cela peut contribuer à renforcer leurs compétences académiques ou professionnelles, une combinaison puissante pour leur permettre d'aspirer à une vie saine et productive.

 

Auteure :

Theresa S. Betancourt est la première professeure en pratiques mondiales du programme Salem de la faculté de travail social de l’Université de Boston.