Santé et hygiène

De la théorie à la pratique : le Bangladesh et les solutions de réhydratation orale

7 min

by

Monaemul Islam Sizear, Nusrat Jahan Mim and Adrisha Alamgir

Les solutions de réhydratation orale (SRO) représentent l’un des moyens les plus efficaces de traiter la déshydratation et ont permis de sauver des millions d’enfants à travers le monde ces dernières décennies. Cependant, chaque année, la déshydratation due à la diarrhée contin ue de causer la mort des centaines de milliers d’enfants. Une étude récente menée au Bangladesh, ainsi que d’autres études réalisées dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, montrent qu’une bonne connaissance des SRO ne suffit pas à garantir leur utilisation correcte et en temps voulu. Combler ce « fossé entre la théorie et la pratique » à la fois persistant et dangereux demeure un défi majeur en matière de politique de développement, au Bangladesh comme ailleurs.

Il y a soixante ans, des scientifiques bangladais ont permis de transformer les soins de santé infantiles à l’échelle mondiale. Lors d’une grave épidémie de choléra à la fin des années 1960, des chercheurs travaillant à Dhaka ont mis au point une solution de réhydratation orale (SRO) – simple mélange de sucre, de sel et d’eau prévenant la déshydratation causée par la diarrhée. Depuis la fin des années 1970, la SRO a sauvé environ 70 millions de vies dans le monde entier. Aujourd’hui, le défi n’est pas celui de l’innovation, mais d’inciter les personnes soignantes à utiliser les SRO correctement et à temps.

Reconnue par The Lancet comme « la découverte médicale la plus importante du XXe siècle », le Bangladesh a non seulement contribué à l’invention des SRO, mais a également montré comment les déployer à grande échelle.  En 1980, plus de 12 millions de femmes bangladaises avaient été formées à la préparation des SRO à domicile. Les efforts menés au niveau communautaire, notamment la campagne de porte-à-porte « Lobon-Gur Solution », ont permis de transformer une formule médicale en une pratique courante dans les foyers. Entre 1980 et 2015, la mortalité due à la diarrhée chez les enfants de moins de cinq ans est passée de 15,1 à 6 pour 1 000 naissances vivantes. L’exemple du Bangladesh a influencé les pratiques mondiales, et aujourd’hui, l’OMS et l’UNICEF recommandent les SRO comme traitement de première intention contre la déshydratation due à la diarrhée (à quoi s’est ajouté la supplémentation en zinc depuis 2004).

Malgré cet héritage, d’importantes lacunes persistent. L’OMS estime que les maladies diarrhéiques restent la troisième cause de mortalité chez les enfants de moins de cinq ans, entraînant environ 443 000 décès chaque année. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire (PRFI), moins de la moitié des enfants atteints de diarrhée reçoivent des SRO quand ils en ont besoin. Même au Bangladesh, souvent cité comme un exemple de réussite mondiale, notre récente étude de terrain menée dans le nord rural du pays (Dinajpur) révèle un écart préoccupant entre les connaissances et les pratiques correctes.

  • 91,7 % des mères savaient que les SRO servent à traiter la diarrhée.
  • 53 % préparaient les SRO avec une quantité d’eau insuffisante.
  • 48,3 % utilisaient des tasses, des verres ou d’autres récipients non standard, tout en connaissant la mesure appropriée.
  • Seuls 37 % connaissaient la durée de conservation appropriée des SRO préparés.
  • La plupart des personnes soignantes ne commençaient à administrer les SRO qu’après l’aggravation des symptômes, plutôt qu’au début de la diarrhée.

Outils de mesure de l’eau utilisés lors de la préparation des SRO

Gd

L’étude de terrain menée par les auteurs a révélé un manque d’outils de mesure appropriés pour préparer les SRO. Plus de la moitié des personnes soignantes ont déclaré utiliser soit une tasse (48,3 %), soit un verre (32,2 %), les deux sans aucune indication de mesure. Seuls 19,4 % ont utilisé une bouteille d’eau de 500 ml.

Pris ensemble, ces résultats montrent qu’une bonne connaissance des SRO ne signifie pas nécessairement une utilisation correcte ou en temps opportun. À Rajshahi, la plupart des mères savaient comment préparer les SRO, mais moins de la moitié les utilisaient correctement. Une étude menée à Manikganj a également révélé que, même si les mères avaient une connaissance suffisante des SRO et de leur préparation, beaucoup ne les utilisaient pas correctement dans la pratique. Les erreurs de mesure et de stockage, la désinformation et les retards dans la mise en place du traitement persistent, en grande partie à cause des conseils informels et des normes sociales qui l’emportent souvent sur les recommandations médicales. Seules 42,8 % des mères comprenaient que les SRO préviennent la déshydratation et seulement 22,2 % savaient qu’elles corrigent le déséquilibre entre le sel et l’eau, ce qui met en évidence des lacunes persistantes dans la compréhension conceptuelle du traitement. Cet écart entre les connaissances et la pratique touche de manière disproportionnée les femmes, qui assument la responsabilité principale des soins aux enfants, mais reçoivent souvent un soutien incomplet ou insuffisant.

Savoir ne suffit pas : une tendance mondiale

Cette tendance n’est pas propre au Bangladesh. Des études menées dans d’autres pays à revenu faible et intermédiaire mettent en évidence une contradiction similaire entre la conscience des choses et les pratiques correctes. Au Pakistan, par exemple, une étude révèle que 53 % des mères connaissent les SRO, mais que 51 % ont une compréhension de ce qu’est la diarrhée. Les chercheurs avertissent qu’une préparation inadéquate contribue à des maladies et à une mortalité qui pourraient être évitées. En Inde, même si 73,3 % des mères connaissent les SRO, seules 52,8 % savent comment les préparer correctement et 41,4 % ignorent les causes de la diarrhée. Des études menées en Égypte montrent encore que les personnes soignantes retardent souvent la mise en place des SRO ou se trompent sur le moment opportun pour le traitement, ce qui réduit son efficacité.

Pourquoi l’écart persiste

Notre étude ainsi que plusieurs autres suggèrent que des facteurs comportementaux et structurels entrent en jeu. Les interactions au sein du système de santé privilégient souvent la distribution plutôt que la démonstration. Les mères peuvent recevoir des sachets de SRO dans les hôpitaux ou les dispensaires sans aucune instruction claire sur leur préparation, leur conservation ou le moment où les administrer. Le manque d’alphabétisation et de connaissances en calcul complique davantage leur utilisation correcte, alors que les croyances culturelles et les réseaux informels de conseils prévalent sur les instructions médicales officielles.

L’expérience du Bangladesh offre des enseignements importants. Le suivi initial des campagnes Lobon-Gur Solution a montré que même avec un niveau de sensibilisation élevé, l’utilisation correcte restait inégale. Dans ce contexte, le Bangladesh Rural Advancement Committee (BRAC), la plus grande organisation non gouvernementale au monde, a joué un rôle déterminant dans l’identification des écarts entre la connaissance des SRO et leur utilisation correcte. L’efficacité de l’approche du BRAC ne réside pas seulement dans la sensibilisation, mais aussi dans les démonstrations pratiques faites au niveau des ménages. Notre récente étude de terrain renforce cette leçon : si la confiance dans les SRO reste élevée, les erreurs de préparation et les retards d’administration persistent. Dans le même temps, 88 % des mères déclarent vouloir plus d’informations, ce qui indique un fort potentiel d’amélioration des interventions qui visent à modifier les comportements. Il est essentiel de garantir la disponibilité des sachets de SRO, d’organiser des démonstrations pratiques et d’assurer un engagement communautaire durable afin de traduire les connaissances en actions.

Implications au niveau des politiques

Pour combler cette lacune, il faut mettre davantage l’accent sur la manière dont les recommandations sont transmises et renforcées. En améliorant le soutien lors des visites dans les établissements de santé, en multipliant les démonstrations menées par les agents de santé communautaires et en donnant la priorité à la sensibilisation dans les zones à faible niveau d’alphabétisation et à haut risque, il est possible de réduire considérablement les erreurs de préparation et les retards d’administration. Des outils simples tels que des instructions visuelles, des récipients de mesure standardisés et des informations claires diffusées via des canaux locaux et fiables peuvent également aider les personnes soignantes.

Le Bangladesh a autrefois mené une révolution sanitaire mondiale en transformant une formule simple en un mouvement de masse. Aujourd’hui, le défi consiste à montrer à nouveau la voie, non pas grâce à de nouvelles technologies, mais en veillant à ce que les aidants du monde entier utilisent correctement et en toute confiance les SRO. Si les connaissances sont mises en pratique, l’une des interventions politiques les plus efficaces au monde pourra continuer à sauver des millions de vies.

Monaemul Islam Sizear
Directeur exécutif, Fondation pour la santé publique, Bangladesh
Nusrat Jahan Mim
Étudiant en master, Gestion de l'environnement, Université indépendante du Bangladesh (IUB)
Adrisha Alamgir
Étudiant en médecine et chirurgie (MBBS), Djnajpur Medical College, Bangladesh