Les responsables politiques, les chercheurs et chercheuses et les médias se concentrent souvent sur l’impact du changement climatique sur les migrations internationales. Les déplacements internes sont souvent négligés, ce qui peut conduire à des mesures politiques inappropriées. La manière dont les populations bougent au sein même de leur pays d’origine en réponse aux événements climatiques doit être prise en compte. Ce facteur est important si, dans le monde entier, les responsables cherchent à mettre en place des politiques et des systèmes résilients au changement climatique.
Les déplacements provoqués par les risques et le réchauffement climatiques sont souvent présentés comme une crise frontalière. Cependant, selon le Centre de surveillance des déplacements internes, la plupart des personnes contraintes de quitter leur foyer en raison de facteurs liés au climat ne vont jamais au-delà des frontières de leur propre pays. Cela signifie que se concentrer principalement sur les migrations internationales est réducteur. Les décideurs politiques doivent également se pencher sur la question de mobilité interne – ou de son absence – ainsi que des défis de développement qui en découlent.
Pourquoi les frontières dominent-elles le débat et pourquoi est-ce important ?
Lorsqu’un danger donné provoque des déplacements et fait la une des journaux, il est généralement présenté comme une forme de conflit frontalier. Les discours publics mettent souvent l’accent sur les migrations transfrontalières, même si la plupart des déplacements se font à l’intérieur des frontières. Ce récit bien que puissant, reste trompeur. Les recherches montrent que la plupart des personnes se déplacent de manière répétée à l’intérieur de leur propre pays et que la majorité des déplacements attribués à des facteurs environnementaux ont lieu à l’intérieur des frontières internationales plutôt qu’en dehors.
Par conséquent, il est essentiel de comprendre la mobilité climatique intra-pays pour que les politiques de développement et climatiques répondent mieux aux réalités vécues par les populations. Les inondations, les cyclones, les sécheresses et l’élévation du niveau de la mer déplacent des millions de personnes dans les pays du Sud, personnes qui se déplacent souvent d’une ville à l’autre. Ces formes de mobilité sont rarement évoquées dans les débats sur les migrations climatiques, même si les habitants des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire inférieur sont beaucoup plus susceptibles d’être déplacés par des phénomènes météorologiques extrêmes soudains que ceux des pays à revenu élevé.
La réalité des mouvements internes
Dans les pays du Sud, les inondations côtières et l’érosion fluviale obligent régulièrement des foyers entiers à se déplacer vers l’intérieur des terres. Dans toute l’Afrique, les cadres de migration climatique ont tendance à mettre en avant les sécheresses prolongées ou les incendies de forêt comme facteurs clés poussant les familles nombreuses à vivre dans des campements informels. De même, en Amérique latine, les risques climatiques accélèrent le mouvement des populations des zones rurales vers les zones urbaines.
Omettre la mobilité interne dans les discussions plus larges sur la migration climatique entraîne des conséquences à long terme. Quand la mobilité climatique est définie en premier lieu comme une question transfrontalière, l’attention politique se concentre davantage sur la bureaucratie internationale. Pendant ce temps, les besoins fondamentaux des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (y compris la protection contre l’exclusion sociale) finissent par être considérés comme des préoccupations humanitaires temporaires.
La mobilité climatique est une réalité quotidienne pour les personnes vivant dans des zones à haut risque. En particulier, l’interaction entre le stress environnemental et les opportunités socio-économiques peut avoir un impact considérable sur la vie et les moyens de subsistance des populations. Par exemple, une inondation peut détruire toute perspective de tirer un revenu de la terre, poussant un membre de la famille à migrer de manière saisonnière pour trouver du travail.
La mobilité – et, de fait, l’immobilité – coexistent souvent dans les régions exposées aux aléas : certaines familles partent tandis que d’autres restent. Malheureusement, les personnes les plus exposées aux risques climatiques sont souvent celles qui ont le moins les moyens de se déplacer. Des recherches menées au Bangladesh, portant sur les efforts d’adaptation en milieu urbain, montrent que de nombreux ménages déplacés sont privés de logement, d’emploi et de protection sociale, ce qui limite la mobilité en tant que stratégie d’adaptation.
Quand rester est risqué
Le fait de rester dans des zones exposées aux risques est souvent interprété comme une preuve de résilience ou un choix délibéré. Cependant, dans de nombreux cas, cela peut plutôt révéler une contrainte. Les chercheurs/chercheuses décrivent de plus en plus ces situations comme impliquant des personnes confrontées à des risques climatiques croissants mais ne disposant pas de solutions viables pour se déplacer.
Dans le même temps, rester sur place peut être une décision rationnelle. Les personnes peuvent attacher de l’importance à leurs terres ancestrales, dépendre de moyens de subsistance spécifiques à leur lieu de vie (tels que la pêche ou l’agriculture) ou craindre l’exclusion sociale qui pourrait résulter de leur départ. Traiter tous les cas d’immobilité comme des échecs, sans comprendre le caractère unique de chaque situation, revient à simplifier à l’extrême ces réalités et risque d’entraîner des réponses politiques inappropriées.
La pression négligée qui s’exerce sur les zones d’accueil
La mobilité climatique interne n’affecte pas seulement les personnes déplacées. Elle remodèle aussi la vie quotidienne des habitant.e.s des villes voisines ou lointaines, qui accueillent ces populations déplacées pour des raisons climatiques. Ces zones doivent répondre aux besoins fondamentaux des groupes qui y arrivent, au risque de créer un cercle vicieux de vulnérabilité. Par exemple, les migrations climatiques exercent une pression considérable sur les infrastructures urbaines et les services sociaux dans diverses villes de l’hémisphère Sud, exacerbant les défis existants liés au logement, à l’assainissement et à l’emploi.
Bien que les discussions internationales dans le cadre du mécanisme de la CCNUC sur les « pertes et dommages » reconnaissent les risques de déplacement, ces engagements sont rarement intégrés dans la planification urbaine. Ces pressions sont également décrites en termes vagues dans les stratégies d’adaptation au changement climatique et la planification du développement, souvent en raison de contraintes budgétaires et d’une prise en compte insuffisante du changement climatique. Par exemple, dans les quartiers informels de villes comme Dhaka (Bangladesh), la migration rurale-urbaine d’origine climatique a causé surpopulation, inadéquation des infrastructures et concurrence accrue pour des ressources rares.
Compartimentation des politiques et occasions manquées
L’une des principales raisons pour lesquelles la mobilité climatique interne demeure négligée c’est la fragmentation institutionnelle. L’adaptation au changement climatique, la réduction des risques de catastrophe et la gouvernance des migrations sont généralement gérées par des organismes distincts. Cela génère des incitations et des priorités divergentes. Par exemple, les systèmes humanitaires ont tendance à accorder la priorité aux déplacements d’urgence sur le terrain, tandis que les cadres de développement se concentrent sur la réduction de la pauvreté à long terme.
Le « Cadre de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe » fait exception. Ce système encourage l’intégration du risque de déplacement dans la planification en cas de catastrophe. Toutefois, sa mise en œuvre reste inégale à l’échelle mondiale.
Repenser la politique internationale en matière de mobilité climatique
Repenser la mobilité climatique revient à modifier la perception du déplacement, pour qu’il soit perçu non plus comme une menace, mais comme une forme d’adaptation. Pour ce faire, il est nécessaire d’intégrer des politiques qui soutiennent à la fois les personnes qui partent et celles qui restent, et donc d’investir dans des voies de migration interne sûres et de renforcer les moyens de subsistance. Des preuves concrètes de cette approche sont visibles dans les initiatives qui intègrent la migration climatique dans la planification du développement, reconnaissant que les cadres actuels traitent souvent de manière insuffisante ces interdépendances complexes.
Il est également essentiel de reconnaître la diversité des motivations qui expliquent l’immobilité, car le refus volontaire de migrer reflète souvent des liens sociaux profonds, des attaches culturelles ou une dépendance à l’égard de ressources locales spécifiques. Les responsables politiques devraient prendre en compte la complexité du choix de rester et apporter un soutien ciblé pour renforcer la résilience in situ, plutôt que de promouvoir exclusivement la relocalisation.
À l’avenir, l’équité entre les populations pourra être préservée grâce à l’implication efficace des différents acteurs au lendemain des événements climatiques. Parmi les exemples de réussite figure le plan d’action baptisé « Architecture politique pour faire face aux déplacements provoqués par les catastrophes et le changement climatique » au Bangladesh. Le Bangladesh est considéré comme un exemple de réussite car il a mis au point des approches cohérentes pour faire face aux complexités de la mobilité climatique, dépassant ainsi les cloisonnements politiques. Sans cela, ces systèmes risquent de renforcer les inégalités existantes.
Des initiatives internationales, notamment le Pacte mondial sur les migrations et la Plateforme sur les déplacements liés aux catastrophes, reconnaissent les défis posés par la mobilité climatique. Cependant, dans de nombreux cas, la mise en œuvre reste trop centrée sur la gouvernance des migrations transfrontalières, au détriment de la planification et des ressources consacrées aux déplacements internes.
La mobilité liée aux risques climatiques n’est pas qu’une simple question environnementale. C’est un défi à relever pour parvenir à des conditions de vie durables tant au sein des pays qu’entre eux. En se concentrant moins sur les frontières internationales et davantage sur les contextes locaux, les responsables politiques peuvent esquisser des réponses qui tiendront compte de la mobilité climatique au sein de leurs propres territoires. En ce sens, la résilience climatique devrait commencer plus près de chez nous.
Cet article de blog s’inscrit dans le cadre d’une série spéciale lancée dans le prolongement des travaux menés par le Global Development Network (GDN) en étroite collaboration avec le Center for Systems Solutions et le pôle mondial américain de Future Earth, en soutien à l’action de recherche collaborative (CRA) du Belmont Forum sur les approches intégrées de la migration et de la mobilité humaines.






