Environnement, énergie et nature

La finance climatique n’est pas neutre en termes de genre

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by

Shatakshi Garg

Alors que les économies émergentes établissent des cadres de financement climatique pour investir des milliards de dollars dans leur transition vers la neutralité carbone, les décisions et les règles adoptées dès le départ détermineront qui aura accès aux capitaux et qui devra payer les coûts cachés. Les recherches montrent que les impacts climatiques et la capacité d’adaptation ne sont pas les mêmes en fonction du genre, cependant, les cadres financiers supposent souvent que ces différences n’existent pas. Le nouveau système proposé par l’Inde sert de test de résistance pour déterminer si les règles financières sont capables d’intégrer ces réalités avant que les marchés ne se figent autour de labels « verts » trop simplifiés.

Les économies émergentes et en développement doivent mobiliser plus de 1 000 milliards de dollars par an en investissements dans les énergies propres d’ici 2050 pour rester en phase avec les objectifs climatiques mondiaux et atteindre la neutralité carbone. À elle seule, l’Inde estime qu’il lui faudra environ 2 500 milliards de dollars entre 2015 et 2030 pour respecter ses engagements climatiques. Une part importante de ces capitaux sera canalisée par le biais de taxonomies de financement climatique — des cadres réglementaires qui définissent quelles activités sont considérées comme « vertes » et déterminent l’éligibilité aux emprunts souverains, au financement du développement, aux obligations vertes et aux investissements privés. Une fois ces règles définies, les institutions financières adaptent leurs modèles de risque et leurs portefeuilles en conséquence. Les règles établies dès le départ déterminent les flux de capitaux à long terme.

Les recherches en finances publiques montrent que la conception budgétaire précoce donne lieu à une dépendance au sentier : les marchés s’adaptent aux règles initiales, et tout changement ultérieur devient coûteux et difficile à mettre en œuvre. Un document de travail récent du Global Development Network montre comment les engagements financiers et la conception réglementaire influencent les trajectoires d’investissement à long terme et la faisabilité politique. Si les taxonomies ne reflètent pas les résultats de la recherche sur le genre et les risques climatiques, les inégalités risquent de s’ancrer dans l’architecture même de la transition.

Les impacts climatiques et le piège du manque de temps

Le sixième rapport d’évaluation du GIEC (Groupe de travail II) conclut avec un haut degré de confiance que le changement climatique exacerbe les inégalités de genre existantes, en particulier dans les contextes marqués par la pauvreté et la répartition inégale de la propriété des actifs. Les chocs climatiques viennent s’ajouter aux charges de travail préexistantes et une capacité d’adaptation limitée.

À l’échelle mondiale, les femmes effectuent près de trois fois plus de travail domestique et de soins non rémunéré que les hommes. En Inde, des données d’une enquête de 2019 montrent que les femmes consacrent près de cinq heures par jour à des tâches domestiques et de soins non rémunérées, contre moins de deux heures pour les hommes. Ces schémas ne sont pas secondaires : ils façonnent la participation économique.

Les stress climatiques, comme les sécheresses et pénuries d’eau, augmentent le temps nécessaire à la collecte d’eau et de combustible. L’exode des hommes face aux chocs climatiques accroît souvent les responsabilités des femmes dans les domaines de l’agriculture et des soins. Souvent, dans les économies informelles où la protection sociale est limitée, les ménages s’adaptent non pas grâce à la mobilité sur le marché du travail, mais par une redistribution du travail non rémunéré.

Gd

Si les politiques d’atténuation ou d’adaptation modifient l’accès à l’énergie, les systèmes d’irrigation ou les pratiques agricoles d’une manière qui réduit encore le temps disponible, le coût économique réel de la transition dépasse ce que reflètent les indicateurs d’émissions. Le manque de temps limite la participation au marché du travail et la productivité. En ignorant les contraintes liées au genre dans le domaine du travail, on risque de surestimer à la fois l’efficacité et la faisabilité des politiques climatiques.

Les inégalités en matière d’actifs : un risque lié à la transition

Les politiques climatiques dépendent également de l’identité des propriétaires des actifs pouvant servir de garantie. Pour accéder au financement vert, la possession de biens fonciers sûrs ou d’actifs documentés est souvent nécessaire. Or, là encore, les écarts entre les sexes restent marqués. En Inde, les femmes ne possèdent qu’environ 13 à 14 % des exploitations agricoles en activité. À l’échelle mondiale, les écarts persistants en matière de propriété foncière limitent l’accès des femmes au crédit formel.

Cette situation pose un risque de transition. L’économie du développement a depuis longtemps démontré que le contrôle des actifs façonne les comportements d’investissement. Lorsque les femmes contrôlent les actifs, les habitudes de dépenses s’orientent vers la nutrition, l’éducation et la résilience à long terme. Lorsque les garanties sont réparties de manière inégale, l’accès au crédit suit le même schéma.

Les instruments de financement climatique — de l’irrigation solaire à l’agriculture résiliente au changement climatique — s’appuient souvent sur des titres de propriété officiels. Si l’éligibilité à la taxonomie et les critères d’octroi de prêts supposent un accès égal aux actifs, l’allocation des capitaux ne fera que refléter les inégalités existantes. Il en résulte une sous-utilisation des capacités d’adaptation et un ralentissement de l’adoption des technologies, d’où l’affaiblissement global de  la transition écologique.

Au-delà des garanties : l’importance de la conception

Une fois les taxonomies climatiques intégrées dans les normes de divulgation et les règles de prêt, les marchés s’alignent et se « figent » progressivement autour d’elles. Modifier les définitions a posteriori nécessite une révision réglementaire et des mesures correctives potentiellement coûteuses. Les recherches relatives aux  politiques climatiques et énergétiques montrent qu’un engagement crédible à long terme améliore les résultats en matière d’investissement, tandis que les révisions discrétionnaires et les ajustements tardifs des politiques peuvent fausser l’allocation des capitaux et réduire les résultats positifs.

Plusieurs pays reconnaissent déjà que les objectifs environnementaux ne peuvent être poursuivis indépendamment des garanties sociales. Le règlement de l’UE sur la taxonomie exige que les activités respectent des garanties minimales en matière sociale et de gouvernance — y compris les normes relatives aux droits humains et du travail — dans le cadre des critères d’éligibilité. De même, le projet de taxonomie de la finance climatique de l’Inde intègre un principe permettant de garantir que la poursuite d’un objectif ne sape pas les autres.

Cependant, certaines économies émergentes sont allées au-delà des garanties pour s’orienter vers une intégration explicite de la dimension de genre. La taxonomie durable du Mexique pour 2023 inclut l’égalité des sexes comme objectif central, au même titre que l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, ce qui en fait l’une des premières taxonomies nationales à intégrer officiellement la dimension de genre dans la classification de la finance durable. Aux Philippines, le ministère des Finances a activement promu des approches de financement climatique sensibles au genre, en intégrant des critères de genre dans les mécanismes nationaux de financement de l’adaptation au changement climatique, tels que le People’s Survival Fund (Fonds pour la survie du peuple).

Ces exemples illustrent un spectre. Alors que les cadres de l’UE et de l’Inde reconnaissent l’importance des garanties, le Mexique et les Philippines traitent le genre non plus comme une simple contrainte à respecter pour éviter tout préjudice, mais comme un paramètre qui façonne la conception financière.

Intégrer des évaluations d’impact différenciées selon le genre et des diagnostics d’accès aux actifs dès la phase de taxonomie relève de la prudence budgétaire. Cela implique d’intégrer les conséquences sur l’emploi du temps dans l’analyse coûts-bénéfices, d’identifier les critères d’éligibilité qui excluent les groupes disposant de peu d’actifs, et d’élargir les investissements éligibles pour inclure les infrastructures de soins et les entreprises détenues par des femmes qui renforcent la résilience. De telles mesures améliorent la précision budgétaire en garantissant que les coûts d’ajustement cachés soient reconnus avant le blocage des flux de capitaux.

Conclusion : l’Inde, un test de résistance pour les pays du Sud

Le projet de taxonomie de la finance climatique de l’Inde se distingue par son approche axée sur la transition, qui tient compte de la séquence de développement et des besoins en matière de sécurité énergétique communs à l’ensemble des pays du Sud. Alors que des économies marquées par une forte informalité et une répartition inégale des actifs réécrivent les règles du capitalisme climatique, elles sont confrontées à un choix.

Si ces règles se concentrent uniquement sur les secteurs et les voies d’atténuation, elles risquent de figer les modèles d’investissement autour d’hypothèses de neutralité. Si elles incorporent des exigences visant à mesurer les résultats sociaux — notamment les impacts liés au genre, les conséquences sur l’emploi du temps et l’accès aux actifs —, elles peuvent établir une nouvelle référence pour la conception d’une transition inclusive.

Des taxonomies similaires voient le jour au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ainsi que dans d’autres régions confrontées à un fort taux d’économie informelle, à une marge de manœuvre budgétaire limitée, à une répartition inégale des actifs et à une vulnérabilité climatique aiguë. Cela signifie que le cadre indien constitue un cas d’étude utile : l’architecture du financement climatique dans les économies émergentes peut-elle intégrer simultanément les priorités de développement et les réalités de la répartition des richesses ?

C’est maintenant qu’il est le moins onéreux d’intégrer ces données. Les transitions vers la neutralité carbone ne réussiront pas seulement quand les émissions diminueront, mais aussi lorsque les ménages et les petites entreprises pourront y participer sans devoir assumer des charges cachées. Concevoir des taxonomies de financement climatique en tenant compte du genre est essentiel pour élaborer des stratégies climatiques économiquement solides et politiquement durables. Il est temps de passer à l’action, car, une fois que les taxonomies se seront consolidées, le coût de la négligence des questions de genre sera intégré dans les budgets et les marchés pour les années à venir.

Shatakshi Garg
Spécialiste des finances publiques et des questions de genre