Santé et hygiène

Politique de santé et réalité : combler les lacunes structurelles en Afrique australe

8 min

by

Emmanuel Asomba

L’Afrique australe a atteint l’excellence clinique dans sa lutte contre le VIH. Malgré cette réussite, les nouvelles infections continuent de se multiplier de manière prévisible parmi les adolescentes, les migrants et les communautés marginalisées, ce qui signifie que la crise du VIH dans la région n’est plus principalement médicale, mais structurelle. Le présent article examine des données provenant de Soweto, du Lesotho et de toute la région afin de démontrer comment des systèmes de santé rigides échouent systématiquement à aider les populations dont la vie est marquée par la mobilité, la précarité économique et les traumatismes. La lutte contre l’épidémie ne dépend pas d’une optimisation clinique supplémentaire, mais de la volonté politique d’éliminer les inégalités structurelles, telles que les cadres juridiques, les pressions économiques et la rigidité des services, qui contribuent à perpétuer la transmission de la maladie parmi les populations les plus vulnérables.

La lutte contre le VIH en Afrique australe a remporté un succès clinique remarquable : la suppression virale chez les personnes sous traitement dépasse 90 %, les traitements antirétroviraux sont largement disponibles et les infrastructures de traitement rivalisent avec celles des pays à revenu élevé. Pourtant, la région compte encore environ 21 millions de personnes vivant avec le VIH, et de nouvelles infections continuent de se propager chez les adolescentes, les migrants et les communautés marginalisées. Ce paradoxe montre que la crise n’est plus principalement médicale, mais structurelle. Le problème central n’est pas le manque de traitement, mais le décalage entre des systèmes de santé rigides et les réalités précaires des populations vulnérables : mobilité, instabilité économique, traumatismes et exclusion sociale.

En outre, l’architecture financière qui soutient l’expansion des interventions médicales est soumise à une pression considérable. Bien que les taux d’incidence et de mortalité aient diminué, les ressources disponibles par personne pour lutter contre le VIH demeurent inégales. Les données publiées par l’ONUSIDA confirment que les trajectoires de financement n’ont pas atteint l’objectif fixé pour 2025, créant ainsi un déficit critique en terme de ressources nécessaires pour soutenir les progrès régionaux (voir figure 1). Ce déficit est particulièrement préoccupant car il survient au moment même où les systèmes de santé prouvent leur capacité technique grâce à des indicateurs de performance élevés.

Ressources totales disponibles par personne vivant avec le VIH, incidence du VIH et taux de mortalité liés au sida, Afrique orientale et australe, 2010-2020 par rapport à l’objectif 2025
Source : Analyse basée sur les estimations et projections épidémiologiques et financières de l’ONUSIDA, 2021.

Une déconnexion systémique

Pour comprendre comment cette fracture politique impacte la vie des jeunes, il est impératif d’aller au-delà des moyennes nationales. Une étude menée à Soweto dresse un tableau sombre : 23 % des grossesses chez les filles de 13 à 16 ans se sont soldées par un avortement, de même qu’environ 15 % chez celles de 17 à 19 ans. Ces chiffres illustrent à quel point les besoins des adolescents et adolescentes ne sont pas suffisamment pris en compte dans le domaine de la santé reproductive.

Cette situation contraste avec une situation nationale plus optimiste concernant le VIH. En 2022, l’Afrique du Sud avait réalisé des progrès significatifs : parmi les personnes âgées de 15 ans et plus vivant avec le VIH, environ 90 % connaissaient leur statut sérologique, 91 % d’entre elles suivaient un traitement et près de 94 % des personnes sous traitement présentaient une charge virale indétectable. Ces données démontrent la capacité de performance élevée du système de santé .

Cependant, ces moyennes nationales sont trompeuses. Le même système qui dispense efficacement des traitements est beaucoup moins efficace en matière de prévention et de soins des jeunes. À Soweto par exemple, les taux élevés d’avortements chez les adolescentes ne sont pas seulement le signe d’une activité sexuelle précoce, mais aussi d’occasions manquées d’engagement et de soutien anticipés.

Indicateurs 95-95-95 pour les personnes âgées de 15 ans et plus vivant avec le VIH, Afrique du Sud, 2022
Source : Human Science Research Council (HRSC), Sixième enquête nationale sud-africaine sur la prévalence, l’incidence et le comportement du VIH (SABSSM VI), 2022

Les données provenant du Lesotho viennent compléter ce tableau. Près de 17 % des femmes déclarent avoir subi un premier rapport sexuel non consenti (NCFS), une expérience statistiquement associée à des taux plus élevés de comportements à risque et d’infection par le VIH plus tard dans la vie. Ce que les cadres politiques qualifient souvent de « comportement à risque », qui implique une responsabilité individuelle, reflète souvent un traumatisme et une déresponsabilisation structurelle

La mobilité constitue un autre type d’exposition structurelle. Les jeunes qui migrent à la recherche d’un emploi ou pour des questions de survie sont souvent séparés de leur famille et n’ont pas accès aux services de santé conçus pour les populations stables. Leur vulnérabilité n’est pas fortuite ; elle est le résultat des conditions sociales et économiques dans lesquelles ils évoluent.

Les limites de l’information et de l’écosystème social

La politique traditionnelle de prévention du VIH a suivi jusque-là une logique linéaire : il suffit de fournir les informations sur les risques pour que les comportements changent. Cependant, des recherches opérationnelles menées dans six pays (Eswatini, Lesotho, Malawi, Mozambique, Afrique du Sud et Zambie) présentent une réalité plus complexe. Si les connaissances sont essentielles, elles sont souvent limitées ou supplantées par l’environnement social dans lequel vivent les jeunes.

Nos conclusions montrent que les interventions sont plus efficaces lorsqu’elles impliquent cet écosystème plus large : des pairs qui renforcent les normes de protection, des enseignants qui créent des espaces sûrs, des familles qui soutiennent plutôt qu’elles ne stigmatisent, et les leaders communautaires qui remettent en question les normes de genre néfastes. Une jeune femme peut comprendre les modes de transmission du VIH, mais si le commerce sexuel est la norme pour survivre économiquement, ou si refuser un partenaire plus âgé risque de la mener à vivre dans la rue, la connaissance seule ne saurait influencer ses choix.

Même lorsque les normes commencent à évoluer, des obstacles structurels subsistent. L’éducation à la santé ne peut aboutir à des comportements protecteurs quand la stigmatisation, la dépendance économique, les hiérarchies rigides entre les sexes ou les systèmes de santé inflexibles persistent. Une prévention efficace nécessite de transformer l’environnement social et structurel, et non pas simplement d’informer les individus.

Infrastructures rigides contre vies fluides

L’aspect le plus urgent de ce défi politique est peut-être que la structure même des systèmes de santé va souvent à l’encontre des besoins des populations qu’ils sont censés servir. La recherche désigne les lois restrictives, les préjugés des prestataires et la faiblesse des systèmes d’orientation comme des obstacles majeurs, en particulier pour les migrants et les travailleurs.euses du sexe. Même les programmes bien financés auront du mal à aboutir si l’environnement juridique et administratif reste hostile.

Le recours aux services dépend de l’attitude des prestataires de soin, de leur flexibilité et de leur alignement avec les normes sociales et les modes de mobilité. Les jeunes s’engagent lorsque les services reflètent leur réalité : horaires adaptés, prise en charge respectueuse et confidentialité assurée. L’accessibilité est moins le fait de l’emplacement physique que de la confiance, de la sensibilité culturelle et de la réactivité.

Les données disponibles mènent à une conclusion déroutante : la lutte contre le VIH en Afrique australe a optimisé les mauvais résultats. Les systèmes de santé excellent dans le traitement, mais continuent d’échouer dans la prévention auprès des personnes les plus exposées. Pour remédier à cette situation, il faut plus qu’une réforme progressive. La lutte contre l’épidémie dépend non seulement de mesures cliniques, mais aussi de changements structurels : protections juridiques pour les populations vulnérables, politiques économiques qui réduisent les risques motivés par la survie et services de santé adaptés à la réalité vécue par les jeunes.

Emmanuel Asomba
Spécialiste en développement international, Commission européenne - EACEA