Financer la préservation : une analyse de rentabilité des aires protégées

Dans le cadre de l’effort mondial visant à favoriser la diversité biologique, l’étendue géographique des aires protégées s’est accrue sur la planète au cours des dernières années. Pourtant, le financement de la préservation est demeuré relativement stable. Cet article présente une analyse de rentabilité des aires protégées financièrement viables et énonce certains principes universels destinés à résoudre leurs besoins de financement.

Vous venez de déclarer une nouvelle aire protégée. Tout le monde semble satisfait, mais un silence inconfortable règne. Personne n’ose évoquer le problème fondamental, pourtant si évident. Au dernier moment, quelqu’un lève prudemment la main et demande : « Comment allez-vous la financer ? » Le silence retombe. Chacun scrute ses voisins, espérant que quelqu’un d’autre y ait déjà pensé. Et si vous êtes le seul représentant d’un organisme donateur présent, tout le monde vous regarde. Ce scénario vous semble familier ?

En 2017, 15 % des eaux terrestres et intérieures, 13,2 % des milieux marins relevant de juridictions nationales (jusqu’à 200 milles marins de la côte) et 5,3 % de la superficie totale des océans étaient considérées comme des aires protégées. Cela résulte d’un effort louable vers l’atteinte de l’objectif 11 des Objectifs d’Aichi pour la diversité biologique.

Cependant, alors que l’étendue géographique des aires protégées a augmenté, leur financement est resté relativement stable, et demeure insuffisant pour assurer une véritable réalisation des objectifs de conservation et de subsistance. Le manque de financement alloué à la préservation de la biodiversité reste une préoccupation universelle, et la majorité des réseaux d’aires protégées sont fortement dépendants d’un soutien budgétaire direct du gouvernement et/ou de financements d’organismes donateurs. Les dépenses publiques pour les aires protégées représentent par exemple en moyenne 0,008 % du PIB en Amérique latine. Accroître le nombre et la superficie d’aires protégées sans les accompagner des investissements nécessaires débouche sur la création de « parcs de papier » ­­­— des parcs qui existent seulement sur papier.

Mais les conséquences pourraient être pires. Une enquête récente a identifié 57 pays qui ont entamé des procédures légales pour déclasser et diminuer leurs aires protégées pour plusieurs raisons, dont la pression foncière.

Vous êtes convaincus ? Vous en avez assez de la morosité et du pessimisme ? Heureusement, ça s’améliore.

Plusieurs organisations ont développé des initiatives soutenant le financement de la préservation, et axées spécifiquement sur les réseaux d’aires protégées. Le Fonds pour l’environnement mondial (GEF) a par exemple continué d’appuyer des projets qui visent à améliorer l’efficacité de la gestion des réseaux d’aires protégées en augmentant et en diversifiant leurs sources de revenus, ainsi qu’en renforçant le rapport coût-efficacité des pratiques de gestion.

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a amorcé un projet sur le financement de la biodiversité, BIOFIN, qui vise à aider les pays participants à mesurer leurs dépenses courantes liées à la biodiversité, à évaluer leurs besoins financiers à moyen terme et à identifier les solutions financières les plus appropriées pour combler leurs déficits de financements nationaux en matière de biodiversité.

Déterminer avec précision les coûts de gestion d’une aire protégée constitue une étape importante dans la justification d’un financement adéquat des efforts de préservation. Les dépenses actuellement effectuées pour les aires protégées sont souvent nettement inférieures aux besoins financiers réels liés à un maintien ou une amélioration de la biodiversité.

Un certain nombre de projets nationaux de financement d’aires protégées subventionnés par le GEF et mis en place par le PNUD ont tenté de déterminer l’écart financier entre l’ensemble des sources de revenus et les besoins en matière de gestion. Par exemple, le plan financier des aires protégées du Mozambique dénote que pour une gestion de la préservation minimale dans l’ensemble du réseau, l’écart financier annuel est de 7,3 millions $ US pour les besoins de gestion, auxquels s’ajoutent 2 millions $ US pour les frais de fonctionnement.

De la même façon, le plan financier des aires protégées des Seychelles estime à 8,7 millions $ US le montant annuel nécessaire pour payer les activités de gestion de base et à 3,1 millions $ US additionnels le montant requis pour une gestion plus active de la préservation, du suivi et de la recherche.  

Comment résoudre les besoins de financement des aires protégées ? Ce n’est pas si simple, car chaque pays et chaque aire protégée sont différents. Toutefois, il existe quelques principes universels :

  • Diversifier les sources de revenus pour réduire le risque lié aux chocs économiques extérieurs, comme une baisse du tourisme, sur les recettes provenant des visiteurs.  
  • Réduire les coûts de transaction en établissant des collaborations entre les agences responsables d’aires protégées, les ONG et même les pays, lors des levées de fonds. Cela accroîtra l’effet de levier et l’impact total.    
  • Aborder l’échelle systémique : quand vous abordez la question d’un point de vue systémique, le nombre de possibilités de financement augmente significativement.
  • Démontrer des retours sur l’investissement. Quel est l’apport du réseau des aires protégées aux secteurs productifs tels que le tourisme, la pêche, la vie économique communautaire et l’économie nationale ? La réponse à cette question fournit une importante justification pour le financement. 
  • Finalement, convaincre le ministère des Finances. C’est souvent grâce à lui que vous obtiendrez une augmentation du soutien budgétaire gouvernemental, de même que des financements systémiques comme les conversions de dettes en investissements écologiques, des compensations pour la biodiversité ou encore des obligations vertes et bleues. Pour convaincre les fonctionnaires du ministère des Finances, vous devez connaître leurs préoccupations, leurs priorités et leur processus décisionnel.

Un soutien continu au développement de réseaux d’aires protégées financièrement viables est crucial pour arriver à maintenir une étendue mondiale accrue d’aires protégées, à atteindre les objectifs de biodiversité, et finalement, à enfin résoudre le problème des besoins de financement des aires protégées.

 

Auteur :

Andrew Rylance est un consultant spécialisé en développement du secteur privé et en économie de l’environnement. Actuellement basé en Afrique du Sud, il cumule dix ans de travail en Afrique et en Europe.