Droits fondamentaux et égalité

L’écart invisible entre les sexes et la réduction de la pauvreté en Amérique latine

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Paola Buitrago-Hernandez, Daniela Maquera Sardón, Hugo Ñopo and Eliana Rubiano-Matulevich

Malgré des progrès majeurs en matière de réduction globale de la pauvreté, en Amérique latine, les femmes demeurent économiquement plus vulnérables que les hommes. Les responsabilités disproportionnées liées à la garde des enfants limitent leur accès à un emploi rémunéré et à un revenu, creusant ainsi les écarts entre les sexes alors même que la pauvreté recule. Il est essentiel de corriger ce déséquilibre pour améliorer le niveau de vie dans toute la région.

La pauvreté n’est pas un phénomène neutre du point de vue du genre. Pourtant, les données disponibles à ce sujet demeurent limitées, en partie en raison du manque de données individuelles. La pauvreté est traditionnellement mesurée au niveau des ménages, ce qui masque les différences entre les individus au sein d’un même ménage. Lorsque nous mesurons la pauvreté en fonction du revenu des ménages, en supposant un partage égal des ressources, cela masque des disparités importantes, en particulier entre les femmes et les hommes.

Bien que les allocations individuelles soient rarement observées, des études récentes ont commencé à combler cette lacune. Selon les données issues du Brésil, du Mexique et de l’Argentine, au sein même des ménages, les ressources sont souvent réparties de manière inégale, les hommes recevant généralement davantage que les femmes.

Par ailleurs, d’autres chercheurs utilisent des approches indirectes qui consiste à examiner les schémas de pauvreté tout au long du cycle de vie et à  construire des typologies de ménages basées sur la composition et les soutiens économiques plutôt que d’essayer de « désagréger » la pauvreté par sexe, une méthode qui peut masquer les réalités en s’appuyant sur des notions culturellement biaisées telles que la fonction de chef de famille. Grâce à ces approches, des études mondiales ont montré que les adultes ayant des enfants, en particulier des enfants en bas âge, sont davantage exposés au risque de pauvreté, même si les schémas liés au genre varient d’une région à l’autre.

Le paradoxe de l’Amérique latine

Nous avons appliqué dans notre étude récente ces méthodes à l’Amérique latine et aux Caraïbes, et couvert environ 86 % de la population de la région. Les résultats sont frappants. Bien que la pauvreté ait fortement diminué entre 2007 et 2021, l’écart entre les hommes et les femmes s’est accentué au cours de la même période.

Les femmes de 20 à 49 ans sont confrontées à des taux de pauvreté nettement plus élevés que les hommes du même âge, alors que ces années correspondent à leur pic de revenus. Pour les femmes, cependant, cette étape de la vie coïncide avec le risque de pauvreté le plus élevé.

Ce phénomène s’explique par les responsabilités familiales. Les ménages ayant un enfant de moins de cinq ans connaissent des taux de pauvreté plus élevés que ceux ayant des enfants plus âgés. Les responsabilités liées aux jeunes enfants limitent la participation des femmes au marché du travail, alors que les hommes de ces mêmes ménages ne sont pas confrontés à des compromis comparables.

Cette dynamique se manifeste de manière classique : une femme décline une promotion parce que les frais de garde engloutiraient son augmentation de salaire ; une entrepreneuse ferme son entreprise lorsque les horaires scolaires entrent en conflit avec ceux de ses clients ; une professionnelle devient financièrement dépendante de son partenaire et vulnérable si la relation prend fin.

Taux de pauvreté par âge et par sexe

Évolution des taux de pauvreté des femmes et des hommes par groupe d’âge (2007 et 2021)

Au-delà des évidences

L’éducation, la situation géographique ou la situation matrimoniale pourraient sembler expliquer ces écarts, mais notre analyse montre qu’il n’en est rien. Nous avons identifié quatre groupes présentant des écarts de pauvreté genrés statistiquement significatifs : les femmes jeunes (23-28 ans) avec des enfants en bas âge ; les femmes plus âgées (41-45 ans) avec des enfants en bas âge ; les femmes (29-39 ans) avec des enfants en âge d’aller à l’école ; et les femmes (31-50 ans) sans enfant à la maison.

Même après avoir pris en compte le niveau d’éducation, le lieu de résidence, la situation matrimoniale et la structure du ménage, la plupart des écarts de pauvreté entre les sexes ne s’expliquent pas. Même si l’éducation réduit le risque de pauvreté des femmes, cette protection est contrebalancée par la démographie et la structure économique des ménages.

Les femmes sont surreprésentées dans les ménages sans revenu ou avec un seul revenu. Les mères célibataires sont particulièrement exposées à des risques élevés, car elles doivent à la fois gagner leur vie et s’occuper de leurs enfants sans pouvoir compter sur le revenu ou le temps de leur partenaire. Pourtant, même dans les ménages biparentaux, les femmes affichent des taux de pauvreté plus élevés, ce qui indique que la présence d’un partenaire ne compense pas la vulnérabilité économique.

Les disparités les plus significatives concernent les femmes de 31 à 50 ans sans enfants à la maison, ce qui reflète probablement les effets cumulés des interruptions de carrière antérieures : dépréciation des compétences, promotions manquées et revenus à vie plus faibles. La pénalité liée à la maternité persiste longtemps après la fin de la période active de l’éducation des enfants.

Ce que cela signifie pour la politique

Les progrès réalisés en matière de réduction de la pauvreté en Amérique latine sont réels, mais ils ont été obtenus à l’aide d’outils conçus pour un problème sans dimension de genre, et non pour un problème lié au genre.

Lorsque les femmes manquent de pouvoir économique pendant leurs années les plus productives, le bien-être de la famille en pâtit. Les données montrent que les pensions alimentaires réduisent la pauvreté et l’insécurité alimentaire chez les familles monoparentales, mais uniquement lorsque le parent non résident est en mesure de payer de manière régulière et que la loi est appliquée de manière efficace.

Les options politiques sont bien connues : des services de garde d’enfants abordables qui permettent aux mères de travailler ; des congés parentaux qui ne concernent pas que les femmes ; une protection renforcée pour les travailleurs informels ; une mise en application efficace des pensions alimentaires ; et la reconnaissance du soin non rémunéré comme un travail économique.  Cependant, la mise en œuvre reste un défi.

L’Amérique latine a démontré sa capacité à réduire la pauvreté. La question est de savoir si elle peut le faire de manière équitable, grâce à des politiques qui tiennent compte de comment la structure des ménages, les responsabilités en matière de soins et la discrimination sur le marché du travail interagissent tout au long de la vie des femmes.

Les données sont claires : les écarts entre les sexes persistent et se creusent, même si la pauvreté globale diminue. Seules des mesures ciblées et continues permettront d’atteindre la prospérité généralisée à laquelle la région aspire.

Paola Buitrago-Hernandez
Économiste, Pratique mondiale sur la pauvreté et l\\\'équité, Banque mondiale
Daniela Maquera Sardón
Analyste en développement social, Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures (AIIB)
Hugo Ñopo
Économiste principal, Groupe de travail sur la pauvreté et l'équité, Banque mondiale
Eliana Rubiano-Matulevich
Économiste principal, Département de la pauvreté - Région Amérique latine et Caraïbes, Banque mondiale