Économie, emplois et entreprises

Comment l’automatisation redéfinit la mobilité sociale en Chine

6 min

by

Wenjun Wang

Cet article fait partie d’une série co-publiée par GlobalDev et UNU-WIDER présentant des articles de recherche retenus pour la Conférence WIDER 2026 sur le développement, consacrée à l’industrialisation verte et à la croissance inclusive dans un ordre mondial fracturé. Il est également disponible en espagnol et en anglais sur globaldev.blog.

Pour faire en sorte que la modernisation technologique multiplie, plutôt que limite, les opportunités économiques, il faut mettre en place des politiques qui aident les travailleurs à se reconvertir vers des emplois complémentaires aux nouvelles technologies, notamment par le développement des compétences, la reconversion professionnelle et le soutien au marché du travail. 

En Chine, ce défi est chaque jour plus urgent, car les travailleurs occupant des emplois susceptibles d’être remplacés par des machines sont confrontés à des perspectives économiques de plus en plus sombres, quel que soit le milieu socio-économique de leur famille. Nos recherches montrent que la vulnérabilité face à l’automatisation est désormais un indicateur plus fiable de l’avenir économique d’un travailleur que son milieu familial.

Pendant une grande partie du XXe siècle, les emplois industriels et administratifs routiniers ont été largement considérés comme une voie fiable vers l’ascension sociale, offrant des salaires stables et des trajectoires de carrière prévisibles. Dans de nombreuses économies, ces emplois ont permis à des familles d’accéder à la classe moyenne en l’espace d’une génération.

Cependant, à mesure que l’automatisation se généralise dans les économies, beaucoup de tâches routinières autrefois effectuées par des travailleurs sont de plus en plus réalisées par des machines. Nos recherches montrent que ce changement est déjà bien engagé en Chine, où les chaînes de montage, les robots industriels et les processus automatisés redéfinissent la nature du travail.

La proportion des tâches routinières dans les emplois chinois n’a cessé de diminuer depuis plus de 20 ans, ce qui signifie que bon nombre des tâches les plus exposées à l’automatisation ont déjà été automatisées. Si cela a contribué à la croissance économique, cela fait également peser un lourd fardeau sur les travailleurs exerçant des professions vulnérables.

Figure 1 : La proportion des tâches routinières en Chine a diminué au fil du temps, reflétant une transformation structurelle plus large alors que la modernisation technologique oriente la demande de main-d’œuvre vers des tâches plus complexes.

Le risque d’automatisation dépend de la nature du travail

Tous les emplois ne sont pas exposés au même risque d’automatisation. Les professions qui reposent fortement sur des tâches routinières, qu’elles soient physiques ou cognitives, sont plus faciles à remplacer par des machines. Les emplois qui exigent une réflexion analytique, des compétences en résolution de problèmes ou des aptitudes relationnelles sont généralement plus difficiles à automatiser.

Pour les travailleurs du quartile inférieur de la distribution des revenus, les perspectives de mobilité varient fortement selon le type d’emploi qu’ils occupent. Les travailleurs exerçant des professions vulnérables à l’automatisation ont des perspectives de mobilité ascendante bien plus faibles, ce qui se reflète à la fois dans leur statut professionnel et dans leurs revenus.

Le travail routinier diminue le statut professionnel

Les travailleurs exerçant des professions plus exposées à l’automatisation sont confrontés à des désavantages évidents à long terme. Une exposition plus importante à l’automatisation fait baisser à la fois le statut professionnel et les revenus.

Une augmentation d’un écart-type de l’exposition à l’automatisation est associée à une baisse des revenus d’environ 10 %. Cet effet est observable sur tout le spectre de la distribution des revenus, mais il est particulièrement marqué dans les tranches supérieures. Une augmentation d’un écart-type du risque d’automatisation réduit les revenus d’environ 20 % pour les travailleurs situés dans les 10 % supérieurs de la distribution des revenus, contre environ 12 % pour ceux des 10 % inférieurs.

Cela signifie que l’automatisation n’affecte pas uniquement les travailleurs placés au bas de l’échelle du marché du travail. Les recherches montrent désormais clairement que les travailleurs chinois des classes moyennes et supérieures occupant des postes très routiniers sont également confrontés à des risques élevés de mobilité descendante. Dans ces secteurs, un milieu familial privilégié n’offre guère de protection contre l’automatisation structurelle.

Comment l’automatisation restreint la mobilité sociale

L’une des conclusions frappantes de notre étude est que l’automatisation crée ce que nous appelons un nivellement par le bas. Les changements technologiques poussent des travailleurs issus de milieux familiaux très différents vers les segments intermédiaires et inférieurs du spectre de la distribution des revenus.

Lorsque nous examinons les schémas de mobilité sans tenir compte du risque d’automatisation, nous observons le schéma familier de la persistance entre les générations. Les individus nés dans les groupes de revenus les plus élevés comme les plus bas ont tendance à y rester.

Cependant, dès lors que l’exposition à l’automatisation est prise en compte, les choses changent radicalement. Pour les personnes nées dans le quartile supérieur de la répartition des revenus, accéder à un emploi fortement routinier réduit considérablement leurs chances de rester dans ce quartile. Seuls 1,4 % d’entre elles y restent, contre environ 89 % de celles qui accèdent à des emplois peu routiniers. En revanche, les travailleurs issus de milieux défavorisés occupant ces mêmes emplois ont très peu de perspectives d’ascension sociale.

En d’autres termes, l’automatisation affaiblit le rôle de l’origine familiale dans la détermination des résultats économiques, mais pas d’une manière qui multiplie les opportunités.

Au contraire, les travailleurs issus de milieux très divers convergent de plus en plus vers le milieu du spectre de la distribution des révenus.

Cette pression se fait le plus fortement sentir dans les professions très routinières, telles que les tâches administratives de base, qui sont les plus faciles à automatiser. En revanche, les travailleurs exerçant des professions exigeant des compétences analytiques, techniques ou relationnelles continuent de bénéficier de perspectives de mobilité bien plus solides.

Conséquences pour les travailleurs et les politiques

Les résultats suggèrent que, dans la Chine d’aujourd’hui, la frontière entre réussite et stagnation n’est plus déterminée uniquement par l’origine familiale. Elle dépend de plus en plus de la nature du travail exercé, et surtout si celui-ci est complémentaire à la technologie ou remplaçable par elle.

Alors que l’automatisation continue de remodeler le marché du travail, les voies traditionnelles d’ascension sociale risquent de devenir plus difficiles d’accès pour les travailleurs concentrés dans des professions où les tâches routinières occupent une place majeure.

Des politiques permettant aux travailleurs de se reconvertir vers des emplois qui complètent les nouvelles technologies – grâce au développement des compétences, à la reconversion professionnelle et au soutien au marché du travail – seront essentielles si l’on veut que la modernisation technologique multiplie les opportunités au lieu de les limiter.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles du ou des auteur(s) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut ou de l’Université des Nations Unies, ni celles des donateurs du programme/projet.

Wenjun Wang
Wenjun Wang is a PhD Student in Economics at SOAS, University of London