Partout dans le monde, le travail de soins non rémunéré est principalement assuré par les femmes. Dans de nombreux pays en développement, et en particulier dans les zones rurales, le temps et les efforts consacrés à ce type de travail sont extrêmement importants, ce qui entraîne des répercussions négatives considérables sur les perspectives d’éducation et d’emploi des femmes et des filles. À l’heure où l’emploi des jeunes et l’emploi rural deviennent des enjeux prioritaires en Afrique subsaharienne, les politiques visant à réduire le temps consacré au travail de soins non rémunéré seront cruciales pour une participation économique plus large, en particulier celle des femmes des zones rurales.
De nombreux types de « travail » ne sont pas pris en compte dans les statistiques traditionnelles sur l’emploi. Cela comprend le travail de soins « direct », comme nourrir un enfant ou s’occuper de proches malades, et le travail de soins « indirect », comme faire des courses, cuisiner ou faire le ménage. Le travail de soins non rémunéré (UCW) désigne les tâches de soins directes et indirectes effectuées sans rémunération au sein des ménages ou d’une communauté. Une grande partie de cet UCW s’effectue au sein des ménages et est assumée de manière écrasante par les femmes et les filles.
En 2013, l’Organisation internationale du travail (OIT) a adopté une résolution révisant la définition du travail, distinguant les formes de travail rémunérées (emploi) et non rémunérées, et incluant les soins non rémunérés dans le champ du travail. Cette mesure a répondu à deux objectifs importants :
- Équilibrer davantage les statistiques du travail du point de vue du genre en incluant davantage le travail des femmes ; et
- Garantir la production systématique de données désagrégées par sexe concernant le travail de soins non rémunéré, avec des chiffres comparables d’un pays à l’autre.
Pourquoi est-il important de mesurer le travail de soins non rémunéré ?
L’OIT estime que 16,4 milliards d’heures sont consacrées chaque jour au travail de soins non rémunéré. Cela équivaut à environ 11 000 milliards de dollars, soit 9 % du PIB mondial. Sur ce total, 6,6 % (8 000 milliards de dollars) sont assurés par des femmes. En Afrique subsaharienne, 74 % de ce travail de soins non rémunéré est effectué par des femmes, soit environ trois fois plus que par les hommes. Annuellement, cela équivaut à 189 jours de travail pour les femmes et 66 jours de travail pour les hommes.
Une étude menée au Burkina Faso sur l’utilisation du temps différenciée selon le genre montre que le travail non rémunéré est à l’origine de la « pauvreté en temps » des femmes, c’est-à-dire le manque de temps pour poursuivre des études, acquérir des compétences ou exercer un emploi. Celle-ci entrave à son tour le développement de leurs compétences, leur autonomie et leur bien-être général. La situation est similaire dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne, où l’accès limité aux infrastructures, les normes de genre patriarcales et un niveau d’éducation plus faible sont les principaux facteurs de la « pauvreté en temps » dont sont victimes les femmes en raison du travail domestique non rémunéré. À l’inverse, des niveaux d’éducation plus élevés sont associés à une plus grande autonomisation des femmes et à un meilleur accès au marché du travail.
Le contexte rural a également son importance. De fait, les déficits au niveau des infrastructures de transport, d’énergie et de TIC, courants dans les zones rurales, augmentent le temps et l’effort physique nécessaires pour accomplir les tâches non rémunérées, tandis que le mariage et la maternité alourdissent encore la charge de travail non rémunéré des femmes.
Jeunesse rurale en Afrique de l’Ouest
Des recherches récentes sur l’emploi des jeunes en milieu rural au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) mettent en évidence l’ampleur du manque de temps dont souffrent les jeunes femmes des zones rurales. Portant sur huit États membres — le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo — et plus de 50 000 ménages, les données d’enquête nous permettent d’observer le temps consacré par les individus à certaines tâches non rémunérées (voir figure 1 ci-dessous).
Dans l’UEMOA, les jeunes femmes des zones rurales âgées de 15 à 34 ans consacrent environ 21,5 heures par semaine à des tâches de soins non rémunérées et à des tâches connexes, soit quatre fois plus que les jeunes hommes. Le mariage ou le concubinage ne modifie pas de manière substantielle le temps total que les jeunes hommes vivant en milieu rural consacrent aux activités de soins non rémunérées. En revanche, la différence principale c’est la nature de leurs tâches : les hommes consacrent plus de temps aux courses et à la prise en charge des enfants ou des adultes, et moins aux tâches ménagères ou à la collecte de bois et d’eau.
À l’inverse, les femmes mariées ou vivant en concubinage consacrent près de deux fois plus de temps au travail non rémunéré (environ 25 heures par semaine) que celles qui ne sont pas mariées (13,3 heures). Pour les jeunes femmes issues de milieux ruraux, le mariage ou la cohabitation entraîne une augmentation du temps total consacré au travail non rémunéré et modifie la répartition de ce temps entre les différentes tâches, avec une augmentation particulièrement marquée des tâches ménagères et de la prise en charge des enfants et d’autres adultes.
Le coût du soin
Les responsabilités liées aux soins entraine souvent un coût élevé sur l’emploi des femmes, les empêchant complètement d’accéder au marché du travail ou limitant les emplois auxquels elles peuvent prétendre en dehors de leur foyer. En 2023, on estimait à 708 millions le nombre de femmes (âgées de 15 ans et plus) dans le monde ne faisant pas partie de la population active, principalement en raison de responsabilités de soins non rémunérées, contre 40 millions d’hommes. Des recherches menées par ONU Femmes et l’OIT soulignent également que la participation des femmes à la population active diminue considérablement lorsqu’elles passent du statut de célibataire à celui de personne en couple, puis à celui de mère.
En Afrique subsaharienne, le taux d’activité des femmes reste relativement élevé. Cependant, pour les femmes qui occupent un emploi, les activités génératrices de revenus doivent être planifiées en fonction de leurs tâches de soins non rémunérées, ce qui affecte leur productivité et la qualité des emplois auxquels elles peuvent accéder. En milieu rural, le manque de temps constitue l’une des principales raisons de la faible productivité agricole des femmes. À moins d’un changement dans leurs responsabilités de soins, les femmes demeurent les plus exposées à des formes de travail précaires et à des pénalités en termes de revenus et d’avancement professionnel.
Reconnaître, réduire et redistribuer les tâches de soins
Parmi les réponses politiques courantes qui visent à s’attaquer au manque de temps des femmes lié aux tâches de soins non rémunérées, on note : l’amélioration des services de garde d’enfants et de soins aux personnes âgées, ainsi que la réduction du temps et de la pénibilité des tâches domestiques. Au Sénégal, par exemple, le programme pilote « 3R » d’ONU Femmes répond aux besoins des femmes des zones rurales qui s’occupent de tâches domestiques non rémunérées grâce à des crèches communautaires ; à la mise à disposition d’infrastructures permettant de gagner du temps et de réduire la charge de travail, telles que des moulins à millet, des décortiqueuses de riz et des fourneaux améliorés ; et à l’intégration des besoins et des solutions liés aux tâches de soin non rémunérées dans les plans de développement local. En République démocratique du Congo, le succès retentissant des crèches communautaires bon marché implantées dans les zones rurales a permis de réduire le temps que les femmes consacrent à la garde des enfants, de diversifier leurs activités économiques et d’augmenter leurs revenus.
Les politiques visant à élargir l’accès des femmes aux opportunités d’emploi rural hors exploitation agricole peuvent également contribuer à cette évolution. Par exemple, un meilleur accès à la téléphonie mobile et à Internet peut contribuer à favoriser les opportunités d’emploi pour les femmes dans les zones rurales. Cela a des retombées positives plus larges sur le bien-être des ménages. Dans les zones rurales du Malawi, par exemple, cela s’accompagne d’une amélioration de la nutrition au sein des familles. Au Sénégal et au Ghana, les données suggèrent que l’emploi maternel hors exploitation agricole entraîne une augmentation du taux de scolarisation, en particulier chez les filles et dans les ménages les plus pauvres.
L’amélioration de l’accès à l’emploi doit aller de pair avec des investissements tant dans les infrastructures que dans les services publics de santé publique. En l’absence d’autres options, l’augmentation des opportunités d’emploi risque simplement d’alourdir la charge de travail totale (rémunérée et non rémunérée) des femmes et même d’accroître les responsabilités de soin des enfants – probablement des filles – au sein du ménage.
La charge de travail non rémunérée des filles et des femmes en milieu rural doit être inscrite au cœur des programmes politiques de développement rural, d’emploi des jeunes et d’égalité des sexes en Afrique subsaharienne. Pour y parvenir, il est nécessaire de prendre des mesures politiques dont le but est de réduire le manque de temps des femmes et d’améliorer leur accès aux opportunités d’emploi grâce à des investissements dans les infrastructures, les services de soins et la protection sociale. À cette fin, les décideurs politiques devraient s’appuyer sur les recherches existantes et les programmes menés autrefois pour élaborer des stratégies de prise en charge aux niveaux local, régional et national.







