Chocs et perturbations économiques : réseaux, assurance et propagation

Comment les conséquences économiques de cette pandémie mondiale pourraient-elles se propager au sein d’une économie ? Dans cet article, les auteurs décrivent les conclusions provenant d’une enquête menée auprès des ménages de plusieurs villages de Thaïlande. Les résultats permettent de comprendre comment un choc important qui touche un ménage peut être atténué par des réseaux d’assurance informelle. En revanche, en l’absence de système d’assurance, ce choc se propagera au sein des autres ménages de la communauté par l’intermédiaire des chaînes d’approvisionnement locales, entrainant à plus long terme des changements structurels synonymes de baisse de productivité. Les conclusions de cette étude soulignent l’importance d’une stratégie de réponse publique performante et de l’amélioration des infrastructures de marché pour absorber des chocs similaires à celui du Covid-19.

La pandémie que nous vivons est avant tout une crise sanitaire mondiale. Or compte tenu de l’arrêt de l’activité de nombreuses sociétés et du confinement de nombreuses personnes, cette pandémie aura également des conséquences économiques dramatiques.

Ces conséquences ne se répartiront pas de façon équitable. Si certains travailleurs peuvent travailler depuis chez eux sans réelle difficulté, d’autres sont lourdement touchés car leurs tâches ne peuvent se faire à distance ou parce qu’ils travaillent dans des secteurs sévèrement touchés par la crise, voire les deux. Ces effets directs peuvent ensuite se propager de façons complexes.

Nous devons donc nous intéresser à la façon dont les conséquences économiques de cette crise se propageront au sein des économies. A partir de cette question éminemment complexe et de l’analyse de données d’une enquête menée auprès de nombreux ménages en Thaïlande, notre étude permet de décrire un phénomène important : La manière par laquelle un choc qui touche un ménage se transmet aux autres ménages au sein d’un village.

Les ménages d’un village sont interconnectés : ce qui touche un ménage peut avoir des retombées sur les autres

Dans les pays en développement, les ménages sont à la fois consommateurs et producteurs (en tant que petits entrepreneurs). Ainsi, en plus d’acheter des biens de consommation, les ménages échangent du travail et d’autres facteurs de production entre eux. Par ailleurs, ils empruntent et prêtent de l’argent, et donnent et reçoivent des cadeaux. Ces interactions entre ménages constituent des réseaux financiers locaux ainsi que des réseaux de chaînes d’approvisionnement et de travailleurs au sein d’un village.

Dans un monde parfait, chaque ménage aurait totalement accès à l’épargne, au crédit et à l’assurance. Ainsi, tout événement inattendu qui ferait augmenter les dépenses ou diminuer les revenus serait entièrement absorbé par ces ressources et ne perturberait pas les activités de production. Dans ce cas de figure, le choc ne se répercuterait pas sur les fournisseurs et les travailleurs par l’intermédiaire des réseaux de chaînes d’approvisionnement et de travailleurs.

Or en réalité, les ménages manquent parfois d’épargne ou n’ont pas accès au crédit et à une assurance pour couvrir ce type de chocs. Un ménage qui subit un choc isolé (c’est-à-dire un choc qui ne touche pas directement les autres ménages du village) peut avoir besoin d’ajuster sa production, en réduisant notamment l’embauche de travailleurs et l’achat de matériels de production.

Cette réaction a pour effet de transmettre le choc d’un ménage vers tous les autres ménages reliés aux mêmes réseaux de chaînes d’approvisionnement ou de travailleurs, dans la mesure où les autres ménages voient leurs ventes diminuer, leurs stocks augmenter, et leurs salaires chuter. Voici comment un choc ne touchant initialement qu’un foyer peut devenir systémique à l’échelle de tout le village. Pour étudier le double rôle de l’assurance et la propagation des chocs par les réseaux communautaires, nous avons analysé 14 années de données collectées de façon mensuelle auprès d’un panel de ménages.

Les chocs qui touchent un ménage influent sur les décisions de production en l’absence de marchés complets

Nous avons observé que les chocs qui touchent un ménage, se traduisant notamment par une hausse soudaine des dépenses de santé du ménage, sont en partie compensés au niveau des dépenses de consommation par des transferts (cadeaux ou prêts) provenant des autres ménages du village. Cela souligne l’importance des réseaux financiers locaux dans la fourniture d’une assurance contre les chocs qui touchent les ménages.

Or si les réseaux locaux de cadeaux et de prêts ont fourni une assurance, cette assurance informelle n’était que partielle. En effet, en moyenne, les transferts entrants ne couvraient que deux tiers de l’augmentation des besoins de dépenses du ménage touché par le choc.

De plus, ces chocs ne touchent pas tout le monde de la même façon. Certains foyers sont bien aidés par les cadeaux provenant d’autres ménages. A l’inverse, les foyers se trouvant en dehors du réseau de cadeaux reçoivent peu. Par conséquent, afin de maintenir leur consommation de nourriture habituelle, certains entrepreneurs subissant un choc ont choisi de réduire de façon significative leurs achats de matériels de production et leur demande de main d’œuvre externe rémunérée.

Paradoxalement, en diminuant leur volume de production, ils ont également réduit le nombre d’heures de travail des membres (en bonne santé) de leur famille affectées aux entreprises familiales. L’une des conséquences de cela est qu’en temps de crise, les ménages exclus du système de protection sociale informelle peuvent être les plus durement touchés.

Les chocs qui touchent un ménage se propagent chez les autres ménages par les réseaux de production

Les entreprises proches de ménages subissant des chocs faisant partie des réseaux de chaînes d’approvisionnement ont vu leurs ventes diminuer en raison de leur exposition (indirecte) au choc. De la même manière, les travailleurs proches de ménages subissant des chocs faisant partie du réseau de travailleurs ont vu diminuer leur probabilité d’être embauchés par des employeurs locaux ainsi que le nombre total d’heures de travail rémunérées.

De ce fait, les salaires des ménages ont diminué. Un calcul simple suggère que la somme de tous ces effets indirects pourrait atteindre le même niveau, si ce n’est plus, que les effets directs du choc.

Ces résultats laissent supposer l’existence de conflits sur les marchés de biens et du travail. En effet, les fournisseurs peuvent avoir du mal à trouver de nouveaux clients lorsque leurs clients subissent un choc. De la même manière, les travailleurs peuvent avoir du mal à trouver du travail lorsque leurs employeurs sont touchés par un choc. Les chaînes d’approvisionnement reposant sur des relations informelles ont leurs limites.

L’on peut ainsi raisonnablement supposer que la fermeture d’entreprises en raison de la crise économique peut avoir des conséquences à long terme. De la même façon, l’efficacité de politiques post-pandémie peut être décuplée par ruissellement à condition de préserver ou de remplacer les liens existants.

Les chocs qui touchent un ménage se propagent et deviennent systémiques en entrainant des changements structurels négatifs

Les ménages touchés de façon indirecte ne semblent pas absorber ces chocs en recevant des cadeaux ou des prêts. Au lieu de cela, les ménages ont transféré leurs ressources depuis les commerces de détail et la main d’œuvre extérieure au ménage, vulnérables aux chocs provenant d’autres ménages, vers des entreprises agricoles. En d’autres termes, ils privilégient des activités qui fournissent de la nourriture et tendent à vendre la plupart de leurs produits à l’extérieur du village, probablement pour un bénéfice inférieur.

En cas de choc, l’accès à l’assurance atténue non seulement les effets directs sur les ménages, mais cela limite également la propagation chez les autres ménages et ces changements structurels. Ainsi, le développement de l’assurance par l’intégration de solutions plus formelles pourrait entrainer des améliorations de la couverture sociale supérieures aux gains directs.

Une fois que les chocs sont devenus systémiques, l’assurance locale finit par atteindre ses limites. Dans ce cas, l’assistance du gouvernement ou de compagnies d’assurance privées (nationales) deviennent nécessaires. De la même manière, des plateformes centralisées réduisant la dépendance aux chaînes d’approvisionnement locales pourraient aussi s’avérer utiles. 

Pour résumer, les relations entre les ménages sont importantes dans les pays en développement, mais ces liens ne présentent pas que des avantages. D’une part, ces réseaux fournissent une assurance partielle contre les chocs grâce aux cadeaux et aux prêts. D’autre part, ces réseaux sont aussi responsables de la propagation des chocs. En effet, lorsque des foyers subissent un choc et choisissent de réduire leurs activités de production, les foyers liés sont touchés par la baisse de la demande. Cela implique que des chocs graves touchant un ménage se cumulent de facto, conduisant ainsi à des changements structurels synonymes de baisse des revenus. 

Réponses immédiates et à plus long terme

Nos conclusions soulignent l’importance cruciale d’une stratégie de réponse efficace face à des chocs de l’ampleur du Covid-19. En effet, cela peut aider à contenir la transmission des retombées économiques négatives d’une pandémie. Les ménages qui ne semblent pas directement touchés par le Covid-19 risquent d’être touchés de façon indirecte par la crise économique. Cela met en évidence le caractère prépondérant de systèmes de protection sociale globale et de l’amélioration des infrastructures de marché.

En réduisant la propagation des retombées économiques, les assurances publiques et privées ont de nombreux effets positifs, y compris sur les personnes qui ne sont pas directement couvertes. À titre d’exemple, des mesures aidant les petites et moyennes entreprises à absorber des chocs et à continuer de fonctionner durant le confinement lié au Covid-19 contribuent à préserver les chaînes d’approvisionnement et les relations de travail au niveau local. De plus, ces mesures pourraient non seulement atténuer les chocs transmis à d’autres entreprises et ménages, mais elles peuvent aussi réduire le temps nécessaire avant la reprise complète de l’activité, dans la mesure où la recherche de nouveaux fournisseurs et employés a un coût.

A plus long terme, à titre d’exemple, la mise en place de plateformes centralisées qui renforcent et élargissent les infrastructures pourrait nous protéger en vue d’autres événements de ce type.

 

Auteur.e.s :

Cynthia Kinnan est professeure adjointe d'économie à l'Université Tufts et associée de recherche au NBER. Ses recherches portent sur les domaines du développement économique et des liens sociaux.

Krislert Samphantharak est directeur exécutif du Puey Ungphakorn Institute for Economic Research (PIER) à la Banque de Thaïlande et professeur agrégé à l'Université de Californie à San Diego. 

Robert M. Townsend est un théoricien, macroéconomiste et économiste du développement. Il est Professeur d'économie Elizabeth et James Killian au Massachusetts Institute of Technology.

Diego Vera-Cossio est économiste au Département des recherches de la Banque interaméricaine de développement. Son domaine d'intérêt est l'économie du développement.