Droits fondamentaux et égalité

Mariage d’enfants au Pakistan : observations tirées de trois programmes de développement

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Albena Sotirova, Winny Koster, Esther Miedema, Nashia Ajaz, Karen van Zaal, Wasim Durrani, Ronald van Moorten and Tasneem Kakal

Quelles sont les conséquences négatives du mariage d’enfants, et comment changer les comportements et les normes sociales vis-à-vis de cette pratique ? Cet article présente des observations tirées de plusieurs programmes de développement dans les provinces du Pendjab et du Sindh au Pakistan, où près de deux jeunes femmes sur cinq sont mariées avant l’âge de 18 ans.

En 2017, l’enquête démographique et sanitaire (DHS) réalisée auprès de femmes pakistanaises d’un peu plus de 20 ans a montré que 39,5 % d’entre elles avaient été mariées avant l’âge de 18 ans. Cette proportion était de 29,9 % dans la province du Pendjab et de 43,1 % dans la province du Sindh. S’appuyant sur trois récents programmes de développement intervenant dans ces deux provinces, Son Choix, More than Brides Alliance, et Yes I Do, plusieurs éléments mettent en lumière les raisons de ces nombreux mariages d’enfants dans les provinces du Pendjab et du Sindh ainsi que les possibilités pour lutter contre cette pratique.

Lutter contre le mariage d’enfants au Pakistan

La lutte contre le mariage d’enfants au Pakistan est d’abord complexe en raison de ses liens avec les traditions et religions locales. Les normes sociales sont solidement ancrées au sein de la population et influencent donc la prise de décision des parents et des filles.

L’un des problèmes est que de nombreux parents n’enregistrent pas leurs enfants à la naissance, tout particulièrement quand ils ont des filles. De ce fait, il est difficile de prouver qu’une mariée n’a pas atteint l’âge légal. Un autre défi qui se pose est que les fonctionnaires de village qui officient lors des mariages, le cadi ou le nikah khawan, ne contrôlent pas toujours l’âge des jeunes couples ou ne signalent pas toujours aux autorités compétentes leurs doutes concernant l’âge d’une future épouse.

Bien que des amendes et d’autres sanctions existent, les lois visant le mariage d’enfants ont peu de poids dans la mesure où elles sont mal appliquées. Dans la province du Sindh, le mariage est interdit avant l’âge de 18 ans, tandis que les lois nationales fixent l’âge légal pour se marier à 16 ans.

Qui détermine quand une fille peut se marier et qui choisit le mari ?

Dans les provinces du Pendjab et du Sindh, ce sont généralement les pères et les grands-pères qui arrangent les mariages. Cette décision est perçue comme cruciale pour la famille, et difficile à prendre pour une fille. Il arrive même que cette décision soit prise à la naissance de la fille.

Les mères peuvent influencer la décision et proposer des maris potentiels. Mais les filles elles-mêmes ont rarement le droit de décider. Dans la province du Pendjab, seulement 4,8 % d’entre elles déclarent pouvoir décider de se marier ou non, choisir le moment de leur mariage et leur futur mari. Pour les filles, le fait de parler de leur mariage est perçu comme quelque chose de honteux. Les « bonnes » filles laissent les décisions concernant leur mariage à leurs ainés.

Dans les deux provinces, l’éducation semble donner plus de pouvoir aux filles. À titre d’exemple, dans la province du Pendjab, une part importante des mariages a lieu avant que les filles passent du collège au lycée, entre 15 et 17 ans. Après cela, les mariages sont moins fréquents.

« Ma grand-mère avait arrangé mon mariage avec mon cousin à ma naissance. Nous sommes une famille élargie, nous avons grandi dans la même maison […] il a neuf ans de plus que moi. Lorsqu’il a terminé l’école, mon beau-père a ouvert une petite épicerie pour lui. Il avait 23 ans et moi 14 quand nous nous sommes mariés, car j’avais raté mon examen… Mon mari m’a dit que c’est lui qui avait insisté auprès des ainés pour arranger le mariage rapidement car il me trouvait très jolie » (femme de 19 ans, province du Pendjab).

Quelles sont les conséquences négatives du mariage d’enfants ?

Le mariage d’enfants est source de blessures psychologiques et physiques. Les filles ont ainsi plus de probabilité de tomber enceintes jeune. Possédant généralement peu de connaissances sur la santé et les droits en matière de sexualité et de procréation (SRHR) et un accès limité aux services concernés, elles et leurs enfants ont plus de risques d’avoir des problèmes de santé.

La grossesse conduit souvent à l’abandon des études. Dans la province du Pendjab, les recherches ont permis de constater que les filles abandonnent leurs études après leur mariage. Parfois, leur belle-famille ne les autorise pas à sortir de la maison, on attend d’elles qu’elles restent à la maison pour s’occuper des tâches domestiques ou des enfants et des ainés. De plus, elles sont victimes de harcèlement par leurs pairs ou leurs professeurs en raison de leur grossesse.

Les jeunes mariées qui ne tombent pas enceintes rapidement peuvent également rencontrer d’autres problèmes. Dans la province du Sindh, les femmes qui n’ont pas eu d’enfant durant les premières années du mariage, ou qui n’ont pas donné de fils, peuvent être maltraitées par leur belle-famille jusqu’à se voir interdire de parler dans certains cas extrêmes.

Le mariage précoce peut aussi avoir des conséquences négatives pour les garçons. L’une des raisons à cela est la mauvaise situation du marché du travail. En effet, les jeunes hommes, censés subvenir aux besoins de leurs épouses sur le plan financier notamment, peinent souvent à assurer un revenu stable, ce qui est synonyme de pauvreté et de stress au sein du foyer. De plus, cela peut augmenter les risques de violence domestique.

Malgré les conséquences négatives des mariages d’enfants, nos recherches montrent que les jeunes des provinces du Sindh et du Pendjab parlent de façon positive de certains aspects du mariage précoce. Les jeunes couples mariés bénéficient en effet de l’approbation de leurs communautés. De plus, le mariage fait la fierté de leurs familles, et une jeune mariée peut ainsi partager les responsabilités avec sa belle-famille.

Effets négatifs des mariages d’enfants selon selon des responsables de ménages dans les provinces du Pendjab et du Sindh 

Source: Marriage: No Child’s Play, More Than Brides Alliance. Midline study.

Mariage : quel est le bon moment ?

« Quand vous avez une fille adolescente célibataire à la maison, c’est comme un fardeau. Pas parce que vous ne voulez pas la nourrir, mais parce que vous devez vous occuper de votre honneur. Si quelqu’un de l’extérieur parle de votre fille, c’est sérieux » (homme de 64 ans, province du Pendjab).

Le mariage est largement influencé par les normes sociales au Pakistan. Les jeunes femmes sont souvent le symbole de l’honneur de leurs familles. Lorsqu’une jeune femme n’est pas mariée, la communauté commence à parler. Cela peut avoir des répercussions sur le père et d’autres membres de la famille, bien au-delà de la fille elle-même.

Dans les zones d’intervention des trois programmes, les filles sont mariées lorsqu’elles sont considérées comme « matures », et non lorsqu’elles atteignent un certain âge. Dans la province du Sindh, le mariage d’enfants fait notamment office de stratégie pour protéger les jeunes femmes contre les agressions sexuelles et éviter les relations sexuelles et les grossesses hors mariage.

« Ici, les parents d’un garçon choisissent une fille qui sait s’occuper de la maison et cuisiner. Si une fille n’est pas instruite et ne sait pas s’occuper de la maison, pourquoi la choisir ? » (homme de 21 ans, province du Sindh.)

Après le mariage, il est commun de voir les filles s’installer avec la famille du marié. Dans les provinces du Sindh et du Pendjab, nos recherches montrent que la maturité est déterminée par la capacité d’une fille à cuisiner, à effectuer des tâches ménagères, et enfin à s’occuper du foyer de son futur mari des points de vue pratique, intellectuel et moral. Les premières menstruations sont également considérées comme une preuve de maturité.

Au Pakistan, la religion musulmane définit le mariage comme une sunna, une obligation, et les écritures sacrées décrivent le moment opportun pour le mariage, bien que de façon sujette à interprétation. La province du Pendjab est majoritairement musulmane, tandis que la population de la province du Sindh est musulmane et hindoue.

Certains facteurs économiques influent également sur l’âge auquel les parents décident de marier leurs filles. Les familles les plus pauvres peuvent être plus pressées de se débarrasser d’un poids financier pour le foyer. En effet, dans la province du Pendjab, nous avons constaté que les foyers pauvres marient leurs filles en moyenne entre 12 et 18 mois plus tôt que les foyers aisés.

Selon 31 % des filles (ayant entre 12 et 17 ans) interrogées dans la province du Pendjab, l’âge approprié pour se marier se situe entre 18 et 20 ans. Cependant, nous observons une différence entre deux districts. Dans le district de Chakwal, 24 % des filles interrogées déclarent que 18 ans est un âge approprié pour le mariage, tandis que dans le district de Vehari, ce chiffre monte à 38 %. Cela prouve l’importance du contexte local.

L’âge adéquat d’une fille pour le mariage selon de jeunes femmes de la province du Pendjab 

Source: Her Choice Midline study.

Quelle place pour la politique ?

Une étude récente portant sur les programmes de prévention des mariages d’enfants indique que la mise en œuvre à grande échelle de ces initiatives reste difficile. De fait, selon les observations de cette même étude, la mise en œuvre à grande échelle d’initiatives plus structurelles visant d’autres objectifs tels que l’éducation, la santé et la réduction de la pauvreté, permet de diminuer les cas de mariage d’enfants.

Par ailleurs, des travaux de recherche indiquent que les projets de lutte contre le mariage d’enfants peuvent avoir des retombées économiques positives (par exemple, en prenant en compte la productivité au cours de la vie professionnelle des filles et la probabilité d’obtention d’un emploi dans le secteur formel) intéressantes par rapport à leurs coûts.

Enfin, les projets de lutte contre le mariage d’enfants montrent la nécessité d’une approche multidimensionnelle. Il ne suffit pas de cibler uniquement les filles ou les filles exposées à des risques. Les programmes doivent également transformer les normes sociales et les comportements en visant les personnes qui prennent les décisions dans les familles, les leaders d’influence tels que les responsables de culte, les fonctionnaires devant faire respecter la loi, ainsi que les institutions à tous les niveaux d’administration.

 

Auteur.e.s:

Albena Sotirova est chercheuse à l’Université d’Amsterdam. Elle travaille sur le volet de recherche pour l’alliance Son Choix et explore les stratégies efficaces pour prévenir le mariage des enfants.

Dr. Winny Koster est chargée de cours à l’Université d’Amsterdam, en anthropologie médicale et en études sur la santé et le développement. Son domaine d’intérêt et son expertise sont la santé sexuelle et reproductive, y compris le VIH et le sida, et la recherche appliquée. 

Dr. Esther Miedema est chercheuse et chargée de cours à l’Institut d’Amsterdam pour la recherche en sciences sociales de l’Université d’Amsterdam. Esther enseigne dans le programme académique BA et MA en études du développement international.  

Nashia Ajaz est doctorante à l’Université d’Amsterdam. Elle travaille actuellement au Département de géographie humaine, de planification et de développement international.

Karen van Zaal est une spécialiste de la mesure d’impact spécialisée dans la mesure d’impact quantitative (sociale et économique). Chez Oxfam Novib, Karen dirige toutes les recherches pour le programme More Than Brides Alliance au Pakistan.

Wasim Durrani travaille en tant que chef de projet pour More Than Bride Alliance à Oxfam GB au Pakistan. Wasim est un spécialiste du développement avec plus de treize ans d’expérience de travail avec des organisations gouvernementales et non gouvernementales. 

Ronald van Moorten est chercheur à Oxfam Novib. 

Tasneem Kakal est une jeune militante féministe et chercheuse en développement, qui travaille actuellement au Royal Tropical Institute (KIT), Amsterdam. Elle travaille à l’intersection du genre et de la santé en Afrique et en Asie.

 

Une version précédente de cet article a été publiée sur le site de Filles, Pas Epouses : vous pouvez la consulter ici.

Albena Sotirova
Junior Researcher, University of Amsterdam
Winny Koster
Lecturer, the University of Amsterdam
Esther Miedema
Researcher and Lecturer, University of Amsterdam
Nashia Ajaz
PhD candidate, University of Amsterdam
Karen van Zaal
Specialist Impact Measurement, Oxfam Novib
Wasim Durrani
Oxfam Novib
Ronald van Moorten
Researcher, Oxfam Novib
Tasneem Kakal
Researcher, Royal Tropical Institute