Plus de 11,5 millions de personnes sont incarcérées dans le monde, et beaucoup d’entre elles sont renvoyées dans leur communauté avec des besoins de santé continus. Les données collectées en Ouganda et d’autres pays à revenu faible ou intermédiaire montrent que la faiblesse des systèmes d’orientation, la mauvaise coordination entre les services de santé pénitentiaires et communautaires et le soutien limité à la réinsertion exposent de nombreux anciens détenus à des risques. Les gouvernements devraient voir au-delà des seuls soins de santé dispensés en milieu carcéral et garantir la continuité des soins après la libération. L’investissement dans une telle approche donnera lieu au renforcement des systèmes de santé, de réduire le fardeau des maladies évitables et de veiller à ce que l’une des populations les plus marginalisées de la société ne soit plus laissée pour compte.
L’idée de la couverture sanitaire universelle est d’assurer l’accès à des services de santé de qualité pour tous sans être exposé à des difficultés financières. Malgré les progrès mondiaux dans l’extension des soins de santé, des millions de personnes restent exclues des services essentiels.
On compte parmi les personnes les plus négligées celles en transition entre la prison et leur communauté. Si de nombreux pays ont renforcé les soins de santé en milieu carcéral, la continuité des soins après la libération demeure une lacune majeure. Combler cette lacune n’est pas seulement une question d’équité, mais aussi une innovation pratique en matière de santé publique qui peut renforcer les systèmes de santé, réduire les maladies évitables et accélérer les progrès vers la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD).
La nécessité d’agir est de plus en plus urgente. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’environ 4,6 milliards de personnes dans le monde ne bénéficient toujours pas des services de santé essentiels. Dans le contexte de ce défi sanitaire mondial plus large, plus de 11,5 millions de personnes sont incarcérées chaque jour dans le monde, selon un rapport de 2026 publié par Penal Reform International. Les populations carcérales connaissent des taux disproportionnellement élevés de VIH, de tuberculose (TB), d’hépatite virale, de troubles mentaux, de troubles liés à la consommation de substances et d’autres maladies chroniques. Bien que de nombreux pays aient amélioré les soins de santé en milieu carcéral, le traitement se fragmente souvent une fois que les personnes retournent dans leur communauté, par conséquent, le risque de mauvaise santé et de transmission des maladies est accentué.
Les soins de santé pendant et après la prison
Ironiquement, l’emprisonnement offre souvent à de nombreuses personnes leur première occasion de bénéficier d’un dépistage et d’un traitement complets et obligatoires. Pendant leur incarcération, les individus sont censés recevoir un diagnostic de VIH, de tuberculose, d’hypertension, de diabète et d’autres maladies chroniques, et commencer un traitement adapté. Cependant, ces gains de santé sont souvent perdus, car les systèmes de santé offrent rarement un accompagnement structuré pour assurer la continuité des soins après la libération.
Les données montrent systématiquement que les semaines qui suivent la sortie de prison comptent parmi les périodes les plus à risque pour les anciens détenus. Une étude de délimitation de 2024 a révélé que les personnes libérées ont des besoins de santé plus importants que la population générale, mais qu’elles ont souvent un recours limité aux services de soins de santé primaires une fois libres. De plus, l’étude indique que les programmes de transition coordonnés comprenant la planification avant la libération, l’amélioration des soins primaires et le soutien communautaire améliorent le recours aux soins de santé et réduisent les coûts de santé évitables. Ses auteurs soulignent également le manque de données provenant des pays à revenu faible ou intermédiaire, insistant sur le besoin de recherches au niveau local et de solutions spécifiques au contexte.
Les recherches sur la prise en charge du VIH démontrent l’importance des systèmes de transition coordonnés. Une étude de cohorte rétrospective a révélé que les personnes qui avaient réussi à s’orienter vers des soins liés au VIH peu après leur libération étaient nettement plus susceptibles d’atteindre la suppression virale que celles ayant subi des retards.
D’autres études menées par les Instituts nationaux de la santé (NIH) en 2026 et par l’OMS en 2023 démontrent que les pairs navigateurs et le soutien multidisciplinaire permettent aux personnes ayant eu affaire à la justice de reconstruire leur vie pour prendre un nouveau départ. Ils permettent également d’améliorer l’observance du traitement et le maintien des soins pour les personnes atteintes de troubles mentaux graves au sein du système pénal.
Ces résultats suggèrent que la continuité des soins dépend moins de la motivation individuelle que d’une coordination efficace entre les prisons, les établissements de santé et le soutien communautaire, afin de combler le fossé entre les soins dispensés en milieu carcéral et dans la communauté.
Des recherches plus larges sur les systèmes de santé viennent renforcer ces enseignements. Un rapport adressé au département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis identifie la planification de la sortie avant la libération, l’accès ininterrompu aux médicaments, le transfert des informations médicales, l’orientation concertée et l’intégration aux systèmes de financement de la santé comme des pratiques essentielles pour une transition des soins réussie. Bien que développés dans un contexte de pays à revenus élevés, ces principes de continuité, de coordination et de soins centrés sur la personne sont extrêmement pertinents pour des systèmes de santé aux ressources limitées.
Le cas de l’Ouganda
L’Ouganda reflète bon nombre de ces défis mondiaux. L’administration pénitentiaire ougandaise a renforcé les soins de santé en milieu carcéral grâce à des partenariats avec le ministère de la Santé et d’autres partenaires de développement, élargissant ainsi l’accès des soins liés au VIH, à la tuberculose et à d’autres soins essentiels. Cependant, la continuité des soins après la libération reste un défi majeur. Les anciens détenus sont souvent confrontés à la stigmatisation, à la pauvreté, au chômage, à des difficultés de transport, à des problèmes de santé et à un manque de coordination entre les services de santé pénitentiaires et les établissements de santé communautaires, ce qui augmente le risque d’interruption du traitement et de perte de suivi.
Une enquête nationale sur la santé en milieu carcéral menée par l’École de santé publique de l’université de Makerere, l’administration pénitentiaire ougandaise et le ministère de la Santé a révélé que la prévalence de la tuberculose dans les prisons est huit fois plus élevée que dans la population générale et que la prévalence du VIH reste disproportionnellement élevée chez les détenus.
Ces conclusions concordent avec les données de l’Alliance médicale nationale ougandaise pour le soutien aux détenus (TUNMAPS). Une étude menée auprès de détenus et d’anciens détenus à Masaka et dans les régions du sud-ouest de l’Ouganda révèle que de nombreuses personnes ont du mal à rester engagées dans leur parcours de santé après leur libération, bien qu’elles aient bénéficié d’un traitement pendant leur incarcération. Les problèmes de santé sont aggravés par l’exclusion sociale, le soutien limité de la famille et de la communauté, le chômage et l’insuffisance des services de réinsertion.
En réponse, la TUNMAPS a élaboré une stratégie visant à combler les écarts socio-économiques entre les communautés marginalisées et la population carcérale. Ce cadre favorise un continuum de soins coordonné entre la prison et la communauté grâce à des orientations structurées, un suivi communautaire, un soutien psychosocial et des partenariats avec les établissements de santé locaux. Cette approche reflète les conclusions internationales qui suggèrent que la continuité des soins de santé est plus efficace lorsque la santé et la réinsertion sociale sont abordées conjointement.
Quelle est la prochaine étape pour les politiques de santé à travers le monde ?
La principale leçon ici est que l’innovation en matière de santé publique devrait aller au-delà des technologies numériques. Les innovations sociales, notamment les procédures d’orientation standardisées, les pairs navigateurs, les agents de santé communautaires, les systèmes d’information sanitaire intégrés et une collaboration renforcée entre les services pénitentiaires, les organisations de la société civile et les ministères, départements et agences, peuvent considérablement renforcer la continuité des soins grâce à une meilleure utilisation des ressources existantes.
Pour les responsables politiques, la preuve est claire : la couverture sanitaire universelle devrait inclure explicitement la transition des soins de santé du milieu carcéral vers la communauté dans les stratégies nationales de santé. Les gouvernements devraient instaurer une planification standardisée de la sortie avant la libération, renforcer les systèmes d’orientation en reliant les prisons aux structures de santé communautaires, intégrer la santé carcérale dans les systèmes nationaux d’information sanitaire tout en protégeant la confidentialité des patients, investir dans les organisations communautaires qui soutiennent la continuité des soins et financer les recherche de mise en œuvre est fondamentale afin d’identifier des modèles évolutifs adaptés aux contextes à ressources limitées.
La couverture sanitaire universelle ne peut pas être véritablement universelle si les soins de santé prennent fin avec la fin d’une peine de prison. Renforcer la continuité des soins pour combler le fossé entre les prisons et les communautés protège les investissements antérieurs dans les soins de santé en milieu carcéral, améliore les résultats thérapeutiques, réduit la transmission des maladies évitables et façonne des systèmes de santé plus résilients. Cela garantit que les personnes sortant de prison restent connectées au soin et soutient les politiques de santé publique essentielles, un outil et une étape indispensables pour respecter l’engagement de ne laisser personne de côté.
Cet article s’inscrit dans le cadre d’un débat spécial sur l’innovation en matière de santé publique organisé par GlobalDev au sein du Réseau mondial pour le développement (GDN), en collaboration avec le réseau « Health AI for All » (HAINet) et le Pôle d’innovation sociale pour la santé en Amérique latine et dans les Caraïbes (SIHILAC).








