Politique énergétique au service de l’industrialisation : le grand défi du développement tanzanien

Les politiques industrielles efficaces doivent s’accompagner de politiques énergétiques fiables, en particulier dans un pays comme la Tanzanie, qui fait partie des pays les moins électrifiés du monde. Cet article souligne que la combinaison de solutions énergétiques à faible émission de carbone avec une utilisation efficiente des sources d’énergie à base de carbone ne constitue pas simplement une bonne option pour la Tanzanie, mais elle constitue même une nécessité. Les autorités chargées du développement du pays tireraient d’énormes avantages d’une politique énergétique globale en faveur de l’industrialisation, conçue par le biais de consultations élargies avec plusieurs parties prenantes.

L’énergie est un intrant essentiel dans le processus d’industrialisation de tout pays. Les pays qui ont atteint un niveau d’industrialisation élevé au cours des dernières décennies (les pays nouvellement industrialisés et les économies émergentes) ont vu leurs productions et leurs consommations énergétiques croître proportionnellement à leurs secteurs industriels.

À titre exemple, les pays industrialisés d’Asie n’avaient pas un niveau d’électrification important lorsqu’ils s’étaient engagés sur la voie du développement industriel. Cependant, leurs problèmes d’énergie ont été abordés de telle sorte que leurs processus d’industrialisation n’ont pas été freinés par les goulets d’étranglement en termes d’approvisionnement en énergie.

La leçon que l’on retient de ces exemples est que les politiques industrielles efficaces doivent s’accompagner de politiques énergétiques fiables. Il serait dans l’intérêt de la Tanzanie de suivre cette leçon.

Le PIB de la Tanzanie a augmenté d’environ 5 à 7 % chaque année au cours de la dernière décennie, faisant de ce pays l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique. Toutefois, en tenant compte de la croissance de la population, la croissance du PIB par habitant n’est que d’environ 2,5 à 3,5 % par an. De plus, l’impact sur la réduction de la pauvreté est négligeable jusque là, parce que les secteurs générateurs d’importantes richesses et créateurs d’emplois, notamment l’agriculture et l’industrie, ont enregistré une réduction combinée de leur contribution à la croissance d’ensemble du PIB.

Selon un rapport officiel publié en 2015 : « même si le potentiel le plus important de croissance partagée qui conduit à la production de richesse et à la création d'emplois réside dans les secteurs agricole et industriel, la contribution de ces deux secteurs au PIB a chuté à des taux moins importants de 24 % et 10 % respectivement, par rapport à 46 % et 9 % au cours des années 1990. » Les deux secteurs dépendent largement l’un de l’autre ; alors que le secteur industriel, en particulier le sous-secteur de l’agro-transformation, dépend de l’agriculture pour les matières premières, le secteur agricole ne saurait se développer sans l’essor du secteur manufacturier.

Heureusement, le gouvernement de la Tanzanie est parvenu à concrétiser cette interdépendance et a fait de son industrialisation une priorité dans son programme de développement. En créant des liens en amont et en aval avec le secteur agricole, l’accent a été mis sur l’industrialisation basée sur les ressources, les sous-secteurs qui ont des liens directs avec le secteur agricole bénéficiant de la plus haute priorité.

Selon la stratégie de développement industriel intégrée du pays, les sous-secteurs prioritaires sont les industries de productions d’engrais et de produits chimiques, l’agro-transformation, l’industrie textile, le cuir et les produits du cuir, l’industrie légère et de la fabrication, et l’industrie du fer et de l’acier. Dans sa stratégie de planification nationale, la Tanzanie prévoit actuellement son reclassement dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire à économie semi-industrielle d’ici 2025. Pour atteindre cet objectif, le plan national de développement 2016-2017-2020-2021 souligne l’utilisation de la science, de la technologie et de l’innovation.

Énergie au service de l’industrialisation : défis et opportunités

Malgré les efforts déployés au cours des deux dernières années pour améliorer l’électrification, la Tanzanie demeure parmi les pays les moins électrifiés du monde. Par exemple, en 2016, les entreprises manufacturières ont subi en moyenne neuf coupures d’électricité par mois, affectant ainsi 15,1 % de leurs ventes totales. Le rapport de 2016 sur la situation de l’accès à l’énergie montre que sur toutes les unités de consommation de la Tanzanie continentale, 32,8 % étaient électrifiées (notamment les ménages, les unités commerciales, les bâtiments publics, etc.). En zones rurales, l’électrification demeure faible, ce qui fait qu’il est difficile de mener les activités non agricoles (agro-transformation et autres), qui sont pourtant essentielles pour la transformation structurelle.

Il existe aussi des changements environnementaux qui affectent la capacité de production énergétique de la Tanzanie. La production hydroélectrique est l’une des principales sources d’électricité du pays, en particulier pendant les saisons de pluies, pourtant l’hydroélectricité est vulnérable aux variations pluviométriques entraînées par le changement climatique.

Cet article souligne que la combinaison de solutions énergétiques à faible émission de carbone avec une utilisation efficiente des sources d’énergie à base de carbone ne constitue pas simplement une bonne option pour la Tanzanie, mais elle constitue même une nécessité. Avoir diverses sources et approches innovantes pour maximiser la production en faveur de l’industrialisation, ainsi que pour minimiser les pertes et les impacts environnementaux dans le processus, demeure un défi de durabilité majeure pour le secteur énergétique de la Tanzanie.

Actuellement, la Tanzanie souhaite que plusieurs acteurs participent à l’électrification du pays. La loi relative à l’électricité de 2008 a permis de libérer la principale société parapublique de production d’électricité, TANESCO, du poids lié au monopole de la production et de la distribution de l'énergie en Tanzanie. Certains cadres ont également été créés pour encourager la participation d’acteurs non étatiques dans l’électrification, notamment les régimes de tarifs d’injection, le comptage net et les opportunités d’appels d’offres ainsi que les propositions spontanées pour les centrales de production d’énergie. Toutefois, une politique énergétique globale, axée sur l’industrialisation, doit être élaborée et opérationnelle.

Des études récentes classent la Tanzanie « parmi les 10 premiers pays au monde à avoir établi des modèles d’affaires durables pour les mini-réseaux basés sur l’énergie renouvelable. D’autres études montrent qu’« en 2015, l’Afrique de l’Est représentait plus de la moitié de l’investissement mondial dans les systèmes de production énergétique hors réseau, en particulier le Kenya et la Tanzanie. »

Cependant, même s’il y a eu un récent afflux d’entreprises d’énergie renouvelable en Afrique de l’Est fournissant des solutions énergétiques à petite échelle (principalement aux ménages et parfois aux petites entreprises), la façon dont ces entreprises opèrent et leur impact global réel doivent être revus et peut-être restructurés. Ces initiatives doivent aligner leurs efforts sur le programme d’industrialisation globale de la Tanzanie.

La politique fait la différence

La Tanzanie traverse actuellement une période dans laquelle une attention sérieuse est accordée à l’industrialisation. Pour obtenir des résultats concrets, une politique énergétique solide est essentielle pour une politique industrielle efficace.

Les politiques peuvent contribuer au succès ou à l'échec de bonnes initiatives dans les domaines de l’industrialisation et de l’électrification. Une étude comparative mondiale réalisée récemment sur le développement industriel en Afrique et dans les pays émergents d'Asie a conclu que les résultats comparatifs des études de cas montrent que les choix politiques sont en grande partie responsables des différences enregistrées dans les résultats en matière d’industrialisation ».

Étant donné les grands enjeux, la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques doivent être étayées par des données probantes (c’est-à-dire, en se basant sur des connaissances empiriques et des conclusions soigneusement examinées au moyen des travaux de recherche). Les autorités tanzaniennes chargées du développement du pays tireraient d’énormes avantages d’une politique énergétique globale en faveur de l’industrialisation, conçue en s'appuyant sur des consultations élargies avec plusieurs parties prenantes, en particulier les chercheurs, les producteurs d’énergie non étatiques et les investisseurs potentiels.

 

Auteurs:

Gussai Sheikheldin (Ph. D.) est chercheur à STIPRO. Il est également auteur d’ouvrages sur le développement et les changements technologiques en anglais et en arabe (par ex. Liberation and Technology, 2018, Dar es Salaam ; et As’Sulta Al’Khamisa (the fifth Estate), 2015, Cairo).

Bitrina Diyamett (Ph. D.) est directrice exécutive à STIPRO. Elle est également la première et actuelle présidente d’AfricaLics, un réseau continental qui regroupe des universitaires, des chercheurs et des analystes politiques qui mènent des études sur le développement, l’innovation, l’apprentissage,et es systèmes de renforcement des capacités en Afrique.

Hezron Makundi (Ph. D.) est un membre du corps professoral à l’Institut des études sur le développement, Université de Dar es-Salaam, et chercheur à STIPRO. Ses travaux de recherche portent sur la coopération au développement, et les aspects développementaux liés aux sciences, à la technologie et à l’innovation.