La gouvernance mondiale est en pleine mutation. Pendant des décennies, les règles, les institutions et les priorités du développement international ont été largement fixées par les puissances occidentales et les organisations multilatérales. Ce monde n’a pas disparu mais il n’explique plus entièrement comment les programmes de développement sont négociés.
Dans l’ordre actuel, plus fragmenté et multipolaire, la Chine et l’Inde sont au cœur de ce changement. Leurs rôles croissants, notamment dans les domaines des infrastructures et de la santé, illustrent comment la coopération Sud-Sud (CSS) est passée d’un discours de non-alignement et de solidarité à un mode de gouvernance mondiale concret et de plus en plus influent.
Les pays du Sud n’attendent plus d’être invités
Dans le meilleur des cas, la CSS offre un correctif au modèle traditionnel donateur-bénéficiaire. Elle suggère que les pays du Sud mondial ne sont pas de simples bénéficiaires passifs de connaissances, de financements ou de conseils politiques, mais des producteurs actifs d’idées, d’institutions, de voies de développement et de solutions mises en œuvre localement.
Ceci est particulièrement important en Afrique, où les partenariats de développement sont de plus en plus renégociés dans un champ d’acteurs et d’intérêts bien plus dense qu’au cours des décennies passées.
Pourtant, le Sud n’est pas un bloc unifié. Il est diversifié politiquement et souvent en proie à des rivalités internes. La Chine et l’Inde incarnent deux visions distinctes de la manière dont l’influence mondiale peut être bâtie.
La Chine construit son influence avec du béton, de l’acier et de la fibre optique
Le rôle de la Chine est surtout visible au niveau des infrastructures. Dans le cadre de l’initiative « La Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative, BRI), Beijing a financé et construit des routes, des voies ferrées, des ports, des projets énergétiques et des réseaux numériques à travers l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et au-delà. Il ne s’agit pas seulement de financement du développement : les infrastructures de la BRI ont une portée géopolitique.
La création de la connectivité, l’ouverture des marchés et et le renforcement des capacités de l’État dans certains contextes donnent l’occasion à ces infrastructures de renforcer la présence mondiale de Beijing. L’intérêt est évident pour les gouvernements en recherche de projets visibles et à grande échelle, en particulier là où les bailleurs de fonds occidentaux se sont montrés réticents à investir et où les projets soutenus par la Chine sont considérés comme plus rapides à mettre en œuvre.
Cependant, la puissance infrastructurelle chinoise suscite également des inquiétudes au niveau du fardeau de la dette, de l’opacité des contrats, des risques écologiques et de la dépendance à long terme, comme l’illustre le projet du Standard Gauge Railway (le chemin de fer à écartement standard) au Kenya. La BRI met en lumière le paradoxe central de la coopération Sud-Sud contemporaine : elle peut élargir les options des pays en développement tout en générant de nouvelles formes d’asymétrie de pouvoir.
L’influence de l’Inde passe par les pharmacies, la formation et l’innovation frugale
Le rôle mondial de l’Inde suit une voie différente. En Afrique, la diplomatie indienne s’inscrit dans un récit historique plus long marqué par les liens avec la diaspora, le non-alignement, l’antiracisme et le partenariat postcolonial. Plutôt que de réaliser des mégaprojets d’infrastructure, New Delhi a accordé la priorité à la santé, aux médicaments, à la formation et au renforcement des capacités techniques. Son statut de « pharmacie du monde » reflète un modèle ancré dans l’abordabilité et l’accessibilité.
À travers la distribution des vaccins et des médicaments génériques, l’Inde a contribué à la lutte contre les inégalités persistantes en matière de santé mondiale. Son influence ne découle pas des ponts, des ports ou des voies ferrées, mais de la fourniture à grande échelle et à faible coût de biens et de services vitaux.
C’est une forme remarquable de soft power. L’Inde lie également davantage ces contributions à des revendications normatives plus larges : la santé comme bien public, l’équité comme principe central, et le Pacte de développement comme modèle fondé sur la non-ingérence et l’appropriation nationale plutôt que la conditionnalité.
Le modèle de coopération au développement de l’Inde est souvent présenté sous l’angle du partenariat et de la solidarité postcoloniale. À travers le programme de coopération technique et économique de l’Inde (ITEC), son engagement croissant au sein des organes des Nations unies, du BRICS, du G20 et des sommets du Forum Inde-Afrique, New Delhi promeut un modèle axé sur les compétences, l’innovation frugale, l’inclusion financière numérique et les partenariats institutionnels, plutôt que sur la simple puissance financière et les capacités logistiques.
Cela ne fait pas pour autant de l’engagement de l’Inde un engagement neutre ou altruiste. New Delhi a ses propres intérêts stratégiques, y compris la promotion de son secteur privé. Mais l’empreinte de développement de l’Inde, en particulier en Afrique, passe par des mécanismes différents de ceux de la Chine.
Deux modèles de pouvoir distincts
La Chine et l’Inde montrent que l’avenir du développement mondial ne s’organisera pas autour d’une unique « alternative du Sud ». Ce qui émerge c’est plutôt un ordre mondial plus pluriel et concurrentiel, marqué aussi par de nouvelles inégalités.
La diplomatie infrastructurelle chinoise et les initiatives éducatives et sanitaires de l’Inde constituent des formes d’influence distinctes. Les deux remettent en cause les modèles de développement dominés par l’Occident et élargissent la marge de manœuvre disponible pour de nombreux pays à faible revenu.
Le renforcement de la coopération Sud-Sud (CSS) ne renvoie pas nécessairement à une rupture nette avec le passé, car il ne dissout pas automatiquement les asymétries de pouvoir. Bien qu’elle puisse reproduire la dépendance sous de nouvelles formes, la CSS peut également élargir la marge de manœuvre politique et potentiellement renforcer le pouvoir de négociation des petites économies des pays du Sud.
La rivalité entre la Chine et l’Inde, le développement institutionnel inégal, les accords opaques et les alignements politiques changeants compliquent l’idée selon laquelle le Sud serait en train de construire une alternative homogène ou cohérente.
Une bataille autour de la signification du « développement »
La véritable question est de savoir si la coopération Sud-Sud peut déboucher sur des résultats plus équitables, durables, politiquement responsables et véritablement gagnant-gagnant. Peut-elle renforcer les institutions nationales plutôt que de les contourner ? Peut-elle promouvoir l’autonomie de l’Afrique plutôt que de simplement remplacer une hiérarchie par une autre ? Alors que les coupes dans l’aide publique au développement créent des déficits de financement, la coopération Sud-Sud peut-elle prendre le relais à une échelle suffisante et à des conditions équitables ?
La réponse reste ouverte. La gouvernance mondiale ne peut indubitablement plus être appréhendée uniquement à travers le prisme de Washington, Bruxelles, Oslo ou New York. Elle doit aussi être vue par celui de Beijing et de New Delhi. Les infrastructures et la santé sont désormais des arènes centrales où le pouvoir, la légitimité et la signification de la coopération internationale au développement sont actuellement renégociés.
Cet article fait partie d’une série co-publiée par GlobalDev et UNU-WIDER, qui présente les articles de recherche retenus pour la Conférence WIDER 2026 sur le développement, consacrée à l’industrialisation verte et à la croissance inclusive dans un ordre mondial fracturé. Il est également disponible sur le blog de l’UNU-WIDER.
(Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur ou des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut ou de l’Université des Nations Unies, ni celles des bailleurs de fonds du programme ou du projet)






