Environnement, énergie et nature

De la prévision à l’action : la gestion des inondations en Asie du Sud

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Moumita Ghorai and Md Ohiul Islam

Si les inondations en Asie du Sud sont de plus en plus prévisibles, elles continuent pourtant de provoquer des crises humanitaires à grande échelle et de réduire à néant des années de progrès en matière de développement. Les avancées réalisées dans les domaines des systèmes de prévision, de la surveillance par satellite et de la modélisation hydrologique permettent désormais aux gouvernements d’anticiper de nombreux événements de crue, plusieurs jours à l’avance. Cependant, les alertes précoces se traduisent rarement par une intervention précoce. Alors que le changement climatique intensifie la variabilité de la mousson et les précipitations extrêmes dans la région, le défi ne consiste plus simplement à prévoir les inondations, mais à mettre en place des systèmes de gouvernance qui protègent les communautés vulnérables avant la survenue des catastrophes.

Les inondations représentent environ 35 à 40 % de toutes les catastrophes météorologiques mondiales, et leur fréquence augmente rapidement. Depuis 2000, le nombre d’inondations enregistrées a drastiquement augmenté, avec une hausse de 134 % par rapport aux deux décennies précédentes. L’Asie du Sud se trouve à l’épicentre de ce risque. Les inondations catastrophiques de 2022 au Pakistan ont touché à elles seules plus de 30 millions de personnes, et chaque année, les crues saisonnières en déplacent des millions d’autres dans la région. 

Pourtant, dans de nombreux cas, ces catastrophes ne sont pas des chocs soudains. En effet, les systèmes de prévision modernes, aux fluviomètres et à la surveillance par satellite offrent la possibilité d’anticiper les inondations dans la région avec plusieurs jours d’avance. Le vrai problème n’est pas un manque d’alerte, mais un manque d’action. Alors que l’Asie du Sud s’apprête à entrer dans une nouvelle saison de mousson, la région est confrontée à une question politique cruciale : pourquoi des inondations prévisibles se transforment-elles encore en crises humanitaires ?

Le manque de capacités scientifiques n’est pas en cause. Au cours des deux dernières décennies, les gouvernements de l’Asie du Sud ont énormement investi dans des systèmes de prévision et des réseaux d’alerte précoce. Le Bangladesh utilise des modèles hydrologiques avancés et partage les données sur les cours d’eau en amont. La Commission centrale de l’eau de l’Inde gère des centaines de stations de prévision des crues. Le Népal et le Bhoutan ont étendu leurs réseaux d’alerte précoce le long des principaux bassins fluviaux. En d’autres termes, la science et la technologie nécessaires existent. Ce qui manque, c’est la capacité à traduire ces prévisions en décisions opportunes et en financement avant que la catastrophe ne survienne. 

Le Bangladesh, cependant, commence à montrer à quoi ce changement peut ressembler. Les transferts monétaires anticipés et les mesures de protection du bétail ont aidé les ménages à protéger leurs biens et à réduire le temps de récupération après les inondations. Des études menées dans le cadre de projets pilotes de financement basé sur des prévisions ont montré qu’une intervention précoce peut réduire considérablement les coûts humanitaires tout en évitant aux familles de sombrer davantage dans la pauvreté.

Même si des défis subsistent, son expérience offre une leçon importante au reste de la région : des prévisions précises ne permettent de sauver des vies que lorsqu’elles s’accompagnent d’institutions, de financements et de protocoles clairs grâce auxquels les gouvernements peuvent passer à l’action avant que les catastrophes ne se produisent. 

Partout dans le monde, les gouvernements et les organisations humanitaires expérimentent recourent davantage au financement basé sur les prévisions et l’action anticipatoire. Des projets pilotes de financement basé sur les prévisions menés en Ouganda et pendant les risques d’inondations liés au phénomène El Niño au Pérou ont permis de faciliter les évacuations, de renforcer les habitations, de protéger le bétail et de préparer les communautés avant que les catastrophes ne se produisent. Selon le Programme alimentaire mondial, les Philippines intègrent également des mesures anticipatoires à leurs systèmes nationaux de gestion des catastrophes et de protection sociale, tandis que le Mozambique a intégré ces mesures dans son plan national d’urgence face aux inondations, aux sécheresses et aux cyclones.

Ces expériences démontrent que les mesures anticipatoires sont à la fois réalisables et efficaces dans des contextes très différents. Il n’est plus désormais question de savoir si les gouvernements peuvent agir avant que les catastrophes ne frappent, mais pourquoi cette approche n’est pas encore devenue la norme malgré des prévisions de plus en plus fiables. Les coûts de l’inaction précoce vont bien au-delà de la destruction immédiate causée par les inondations.

Les coûts de l’action tardive

Les inondations peuvent effacer en quelques jours des années de progrès dans le cadre du développement. Dans toute l’Asie du Sud, les inondations répétées poussent les ménages vulnérables davantage dans la pauvreté, perturbent la scolarité des enfants, dégradent les systèmes de santé publique et affaiblissent la sécurité des moyens de subsistance à long terme.  Pour les familles à faibles revenus qui dépendent de l’agriculture, de la pêche ou du travail informel, la perte de récoltes, de bétail, de logement ou de revenus entraîne souvent l’accumulation de dettes, la migration forcée et la vente d’actifs productifs indispensables à leur rétablissement futur.

Les coûts économiques des inondations explosent également lorsque les gouvernements n’agissent qu’après les catastrophes. Dans de nombreux pays, le financement d’urgence n’est débloqué qu’après les déclarations officielles de catastrophe, les autorisations administratives et les négociations politiques, ce qui retarde l’aide jusqu’à l’effondrement des moyens de subsistance. À ce stade, les ménages peuvent avoir déjà retiré leurs enfants de l’école, réduit leur consommation alimentaire, contracté des prêts informels à taux d’intérêt élevé ou migré à la recherche d’un emploi.

De plus en plus de preuves suggèrent qu’agir en amont des catastrophes est non seulement plus humain, mais aussi plus rentable. La Banque mondiale estime que le renforcement des systèmes de protection sociale, de l’accès à l’alerte précoce, de l’inclusion financière et des mécanismes d’intervention anticipée pourrait générer des gains de bien-être mondiaux équivalents à environ 100 milliards de dollars par an. En ce sens, l’action anticipatoire constitue une stratégie de développement et une stratégie budgétaire à long terme – en particulier dans le contexte d’une crise de financement.

Implications politiques

Les expériences qui émergent en Asie du Sud et ailleurs pointent vers trois priorités pour les gouvernements dont l’objectif est de passer d’une réponse réactive aux catastrophes à une gestion anticipatoire des inondations.

Premièrement, institutionnaliser les systèmes de financement anticipé. Il est nécessaire de lier les prévisions à des décisions opérationnelles convenues à l’avance plutôt que de servir uniquement d’avertissements. Les gouvernements devraient mettre en place des mécanismes de financement déclenchés par des seuils prédéfinis, qui libèrent automatiquement des ressources lorsque les prévisions d’inondation atteignent ces seuils. Par exemple, si les niveaux des cours d’eau dépassent des limites prédéfinies, les centres d’accueil devraient ouvrir automatiquement, les transports d’urgence devraient être mobilisés et les fonds d’urgence devraient être débloqués avant que la catastrophe ne frappe. Le développement des infrastructures publiques numériques (IPN ou DPI), notamment les services bancaires mobiles et les systèmes d’identité numérique, offre également de nouvelles opportunités pour fournir des aides financières ciblées aux ménages vulnérables avant l’arrivée des eaux.

Deuxièmement, le renforcement de la protection sociale adaptée au changement climatique et la préparation locale. Dans de nombreux cas, la réponse aux catastrophes ne commence qu’une fois les dégâts déjà survenus, après quoi les moyens de subsistance ont été perturbés et les acquis en matière de développement ont été réduits à néant.  Les gouvernements devraient tenir à jour des listes de ménages vulnérables, organiser régulièrement des exercices d’évacuation, veiller à ce que les écoles et les centres communautaires servent d’abris sûrs, et concevoir des systèmes de protection sociale capables de s’étendre temporairement pendant les chocs climatiques. Une aide financière ou alimentaire précoce déclenchée par les prévisions d’inondations peut aider les familles à protéger leurs biens, à éviter les emprunts de détresse et à se rétablir plus rapidement.

Enfin, considérer la résilience face aux inondations comme un bien public régional. Les principaux fleuves d’Asie du Sud, notamment le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna, traversent des frontières nationales avant de se jeter dans la mer, ce qui signifie que les décisions prises en amont déterminent souvent les inondations en aval. Malgré cette réalité, la coordination transfrontalière sur la gestion des inondations reste limitée et politiquement sensible. Le partage de données en temps réel, les bulletins conjoints sur les inondations pour les régions frontalières et la gestion coordonnée des barrages pourraient réduire considérablement les impacts en aval

C’est maintenant qu’il faut agir

Chaque année, les discussions politiques ne s’intensifient qu’après que les eaux de crue ont déjà déplacé les communautés et détruit les moyens de subsistance. Pourtant, les solutions les plus efficaces sont celles mises en œuvre plusieurs mois avant l’arrivée de la pluie. 

L’Asie du Sud dispose de nombreux éléments nécessaires pour montrer la voie au monde en matière de résilience climatique anticipatoire : des institutions scientifiques solides, une infrastructure numérique en pleine expansion et des décennies d’expérience dans la gestion des catastrophes. Il ne manque plus que la volonté politique manque pour relier ces éléments dans un système qui agit en fonction des prévisions plutôt que des gros titres. La mousson apportera peut-être toujours la pluie, mais des inondations prévisibles ne devraient plus entraîner de souffrances prévisibles.

Moumita Ghorai
Chercheur, Programme des Nations Unies pour le développement
Md Ohiul Islam
Professeur, Département d'économie, Université du Vermont