Environnement, énergie et nature

Mobilité climatique au Sahel : de la réaction aux crises à la gouvernance

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Habmo BIRWE

Les déplacements internes causés par le changement climatique constituent un défi majeur pour la région du Sahel en Afrique. Cependant, alors même que bon nombre de cadres reconnaissent les risques migratoires liés aux facteurs environnementaux, ils omettent souvent d’intégrer efficacement la question de la mobilité dans les stratégies d’adaptation au changement climatique ou de développement économique. Passer de la reconnaissance à l’action est donc la prochaine étape, essentielle, pour les responsables politiques, tant au Sahel qu’au-delà.

Rien qu’en 2023, plus de 4 millions de personnes ont été déplacées de leurs foyers à travers le Sahel. Selon le Rapport mondial 2025 du Centre de surveillance des déplacements internes, les migrations dans la région ont été causées par une conjonction de conflits, de catastrophes naturelles et de stress environnemental. 

Bien que l’on reconnaisse davantage que le changement climatique contraint les populations à se déplacer, les risques liés aux facteurs environnementaux restent mal pris en compte dans les politiques publiques. Le défi réside moins dans l’absence de cadres d’action que dans l’incapacité à les traduire en une gouvernance coordonnée et opérationnelle.

La mobilité climatique façonne déjà les moyens de subsistance

La région du Sahel, qui s’étend à travers l’Afrique du Nord, de la mer Rouge à l’océan Atlantique, est en première ligne face au changement climatique. La hausse des températures, l’irrégularité des précipitations et les sécheresses récurrentes sont en train de transformer les modes de vie et de travail des populations. 

Selon le rapport « Groundswell » de la Banque mondiale, d’ici 2050, le changement climatique pourrait entrainer le déplacement de  jusqu’à 216 millions de personnes à l’intérieur de leur propre pays. Partout au Sahel, ce phénomène a déjà commencé : les sécheresses entraînent des migrations saisonnières, tandis que les inondations provoquent des déplacements soudains. Les données de la Matrice de suivi des déplacements de l’Organisation internationale pour les migrations confirment que des mouvements de population à grande échelle ont déjà lieu en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Ces migrations ont rarement une cause unique. Comme le souligne le GIEC, le changement climatique agit comme un « multiplicateur de menaces », en interagissant avec les conflits, la pauvreté et la faiblesse des gouvernances.

Un cadre politique en expansion – mais un chaînon manquant

Au cours des deux dernières décennies, d’importants cadres juridiques et politiques ont vu le jour. La Convention de Kampala de l’Union africaine fournit un cadre contraignant pour la protection des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, y compris celles touchées par des catastrophes naturelles. L’Accord de Paris encourage les pays à renforcer leurs stratégies d’adaptation. Au niveau régional, la CEDEAO a également élaboré une stratégie climatique.  

Au niveau national, les progrès sont visibles. Le Niger a adopté une loi sur les déplacés internes en 2018, le Mali a élaboré une stratégie nationale sur les personnes déplacées, le Burkina Faso a renforcé ses mécanismes d’intervention en cas de catastrophe et le Tchad a intégré les priorités climatiques dans sa planification du développement. Cependant, ces cadres traitent rarement la question de mobilité climatique comme un enjeu politique à part entière. Les politiques environnementales se concentrent sur la gestion des ressources et les risques climatiques, tandis que les politiques migratoires mettent l’accent sur les conflits et la mobilité de la main-d’œuvre. De ce fait, la mobilité climatique tombe dans une zone grise.

Que se passe-t-il, en pratique ?

Un examen plus approfondi des expériences au niveau national révèle un fossé entre les engagements et leur mise en œuvre. Au Niger, la loi de 2018 sur les personnes déplacées internes – soutenue par le HCR – est souvent considérée comme un modèle. Mais dans la pratique, elle traite principalement des déplacements liés aux conflits. La mobilité liée au climat demeure largement implicite. 

Au Burkina Faso, les cadres gouvernementaux reconnaissent que la sécheresse a contribué à la migration interne. Pourtant, les réponses restent centrées sur la terre, l’eau et les systèmes pastoraux, sans aborder les schémas de mobilité plus larges tels que la migration rurale-urbaine ou la réinstallation planifiée. 

Au Tchad, les politiques d’adaptation reconnaissent la mobilité pastorale comme une stratégie de résilience. Cependant, les interventions s’opèrent toujours dans des limites sectorielles, en se concentrant sur le bétail et l’accès à l’eau plutôt que sur la mobilité humaine en tant que question de gouvernance plus large. Dans toute la région, le même schéma se dessine : la mobilité climatique est reconnue, sans être activement abordée.

Pourquoi c’est important

Cet écart engendre de vraies conséquences. Les personnes déplacées par les catastrophes et le stress environnemental sont exposées à des risques accrus. Ces répercussions ne sont pas non plus réparties de manière égale. Des travaux récents sur le genre et les déplacements au Sahel (voir « La crise cachée : la lutte des femmes pour leur survie face à l’urgence des déplacements au Sahel ») montrent que les femmes déplacées sont souvent davantage exposées aux violences sexistes, ont moins accès aux moyens de subsistance et doivent assumer des responsabilités plus lourdes en matière de soin. Ces vulnérabilités tirent leur origine dans des inégalités préexistantes, que le déplacement tend à amplifier. 

Selon des données recueillies dans un camp de réfugiés à Maradi (Niger), la mobilité est une réponse, plutôt qu’un choix. Pour les nombreuses femmes fuyant la violence et le stress environnemental, quitter son foyer est une nécessité dictée à la fois par l’insécurité et la perte progressive des moyens de subsistance. Cette situation met en évidence un écart critique : les politiques négligent souvent la manière dont la mobilité climatique est vécue différemment selon le genre et les groupes sociaux. Comme l’évoquent ces réflexions sur la recherche en situation de crise, pour comprendre les déplacements, il est nécessaire d’accorder une attention particulière aux réalités vécues. Ignorer ces dimensions risque d’aggraver les inégalités et de limiter l’efficacité des réponses politiques.

Le véritable défi : une gouvernance fragmentée

Le problème fondamental n’est pas l’absence de cadres, c’est la fragmentation. Les politiques relatives au climat, aux migrations, à la gestion des catastrophes et au développement relèvent de différentes institutions, et la coordination est souvent limitée. Les systèmes de données ne sont pas harmonisés, et les budgets intègrent rarement les considérations liées à la mobilité.

Même là où il existe des initiatives régionales, telles que celles soutenues par l’Alliance du Sahel, la mise en œuvre demeure inégale. Par conséquent, les réponses sont souvent réactives, se concentrant sur la gestion des urgences immédiates plutôt que sur une planification à long terme. Cependant, les données montrent que la mobilité peut favoriser l’adaptation lorsqu’elle est sûre et bien gérée. La migration peut diversifier les revenus, réduire la pression sur les terres dégradées et même renforcer la résilience.

Que faut-il changer ?

D’abord, la mobilité climatique doit être explicitement intégrée dans les politiques nationales, notamment dans les plans d’adaptation et les stratégies de développement, comme le recommandent déjà les plans nationaux d’adaptation prévus par l’Accord de Paris

D’autre part, les cadres juridiques existants doivent être mis en pratique, avec des mandats institutionnels, des mécanismes de coordination et des financements clairs, en s’appuyant sur les cadres existants de la CEDEAO

Troisièmement, la coopération régionale doit aller au-delà des engagements vers une coordination concrète, notamment grâce à des systèmes de données partagés et à des approches transfrontalières telles que la Matrice de suivi des déplacements de l’OIM

Enfin, les politiques doivent adopter une perspective fondée sur les droits humains, et assurer la protection tout en garantissant une mobilité sûre et digne, conformément aux cadres de protection du HCR.

La mobilité climatique au Sahel n’est plus une question de prise de conscience. Les preuves sont manifestes. Les cadres existent. Ce qui manque, c’est la concrétisation. Si la mobilité continue d’être traitée comme une crise, les risques pourraient s’aggraver. 

En revanche, si la mobilité est anticipée et soigneusement encadrée, elle peut s’inscrire dans la stratégie d’adaptation de la région. Le défi est clair : passer de la reconnaissance à l’action.

Habmo BIRWE
Chercheur en migrations, ancien chercheur associé au département « Durabilité sociale et inclusion en Afrique de l'Ouest » de la Banque mondiale