Économie, emplois et entreprises

De l’ambition à la réalisation : le Kenya peut-il passer d’importateur net à exportateur net ?

8 min

by

Darmi Jattani and Oscar Ochieng

Les ambitions exportatrices du Kenya sont bridées par la nature même de son économie. Pour améliorer la compétitivité, les responsables politiques doivent veiller à renforcer la réglementation et les institutions afin de soutenir l’innovation, s’attaquer aux inefficacités du secteur public pour gagner en crédibilité auprès des investisseurs internationaux, et accroître la participation des petites entreprises kenyanes aux réseaux commerciaux internationaux.

La déclaration de politique budgétaire 2026 du Kenya définit une transition économique ambitieuse : faire passer le pays d’importateur net à d’exportateur net de biens et de services, en mettant un accent particulier sur les produits agricoles et manufacturés. Cet objectif s’inscrit dans un programme de transformation plus large ancré dans quatre priorités nationales : investissement dans le capital humain, expansion de la capacité de production, énergie fiable et systèmes de transport et de logistique efficaces.

Présentée comme la prochaine phase de développement du Programme de transformation économique ascendante (BETA), la feuille de route de l’administration Kenya Kwanza met l’emphase sur la planification industrielle à long terme, le développement des compétences et la création de capacités nationales compétitives. Il s’agit, au fond, d’une vision économique tirée par les exportations et alimentée par le capital, la technologie et les talents.

Pour financer cette transition, le gouvernement a approuvé la création de deux instruments majeurs : un Fonds national d’infrastructure et un Fonds souverain. Ensemble, ces derniers devraient permettre de mobiliser jusqu’à 5 000 milliards de shillings kényans grâce à des ressources nationales, à la monétisation d’actifs et à des capitaux privés, générant jusqu’à dix shillings pour chaque shilling investi. Les recettes de la privatisation seront réservées à des domaines prioritaires tels que la sécurité alimentaire, les infrastructures et l’industrialisation axée sur l’énergie.

Sur le papier, c’est un cadre cohérent et ambitieux, le président ayant même comparé la mesure à des initiatives menées dans d’autres pays, tels que le Future Fund en Australie, Mubadala aux Émirats arabes unis et Temasek à Singapour. Cependant, les mécanismes de financement d’une telle envergure dépendent fortement des structures de gouvernance, de la transparence dans la monétisation des actifs et de la capacité à attirer et à soutenir des investissements privés crédibles. 

En l’absence d’un contrôle institutionnel solide et des mécanismes de responsabilisation clairs, ces instruments risquent de reproduire les inefficacités qu’ils sont censés résoudre. La mobilisation  des capitaux à cette échelle suppose également la confiance des investisseurs dans l’environnement macroéconomique et réglementaire plus large, une hypothèse qui doit être activement soutenue.

Le point de départ

Le Kenya reste un importateur net, ses importations dépassant constamment ses exportations. Bien que ces dernières aient affiché une croissance modeste ces dernières années, cela n’a pas été suffisant pour réduire de manière significative le déficit commercial. Dans le même temps, l’indice d’ouverture commerciale du Kenya en 2024, mesuré comme la somme des exportations et des importations en pourcentage du PIB, s’élève à environ 30 %. Ce chiffre est inférieur à la moyenne des pays de la tranche inférieure des revenus intermédiaires, ce qui indique une participation relativement limitée au commerce mondial par rapport à la taille de son économie.

Kenya trade balance, 2024
Amount (KSh, Trillions)
KSh. 1.11 T
Exports
KSh. 2.70 T
Imports
KSh. 1.59 T
Trade Deficit

Note: Trade deficit = Imports − Exports

Source: KNBS Economic Survey 2024

Gd

La composition et la portée des exportations du Kenya sont toutes aussi importantes. On observe encore une faible pénétration des marchés d’exportation car les exportations sont concentrées sur une gamme restreinte de produits et de destinations. Ainsi, alors que le Kenya produit et exporte, il ne s’est pas encore développé sur de nouveaux marchés et n’a pas diversifié sa base d’exportation d’une manière qui signifie une compétitivité soutenue.

Au cours de la dernière décennie, le Kenya a réalisé des progrès remarquables dans l’amélioration des systèmes d’échanges. La transparence s’est accrue grâce à la publication de réglementations et à l’amélioration de l’accès à l’information commerciale. La numérisation et la coordination entre les agences ont été renforcées grâce à des plateformes telles que la Kenya Trade Network Agency (Agence du réseau commercial du Kenya, KenTrade), le portail d’informations commerciales et le système national de guichet unique électronique. 

Des réformes ciblées ont également permis la rationalisation des processus dans des secteurs clés tels que l’agriculture. Ces progrès démontrent clairement le travail abattu en matière d’amélioration de l’efficacité et de la prévisibilité des processus commerciaux.

Cependant, ces progrès ne se sont pas traduits par une augmentation proportionnelle des performances à l’exportation. En 2024, les exportations nationales ont augmenté de moins de 3 %, contribuant à une réduction marginale du déficit commercial, tandis que la pénétration des marchés d’exportation est restée faible, à environ 4 %.

Cette déconnexion suggère que les réformes de facilitation des échanges à elles seules ne suffisent pas à améliorer la compétitivité des exportations, et que les contraintes dépassent les systèmes commerciaux purs. Au niveau régional, le Kenya se fait également distancer. Alors que les exportations de biens et de services du Kenya ont approximativement doublé entre 2000 et 2024, des pays comme l’Ouganda ont enregistré une croissance nettement plus élevée, leurs exportations ayant été multipliées par presque sept au cours de la même période. 

La voie à suivre

Au fond, cela révèle une contradiction plus profonde. Le Kenya poursuit son ambition de devenir un exportateur net dans un contexte économique qui ne le lui permet pas encore. Il est difficile de bâtir une économie axée sur les exportations au sein d’un système caractérisé par des inefficacités réglementaires, une faible application et l’incohérence des politiques.

Ces conditions limitent davantage les ambitions exportatrices du Kenya. L’indice de liberté économique 2026, par exemple, classe le Kenya comme ayant « peu de liberté économique », avec un score de 55,5, le plaçant au 116e rang sur les 184 pays évalués. Ce classement reflète des défis structurels sous-jacents, notamment des inefficacités réglementaires, l’incohérence des politiques et un État de droit fragile. De même, la corruption généralisée et les inefficacités dans la gestion des finances publiques faussent les incitations, augmentent le coût des affaires et sapent la crédibilité des efforts de réforme.

Dans le même temps, la structure de la participation commerciale du Kenya limite encore plus son potentiel d’exportation. Les PME et le secteur informel représentent la plus grande part de l’activité économique et constituent une base essentielle pour accroître les volumes d’échanges, diversifier les produits et renforcer la concurrence. Pourtant, leur exclusion persistante des systèmes commerciaux efficaces signifie qu’une part importante de l’économie reste déconnectée des circuits d’exportation.

Le faible taux d’ouverture commerciale renforce cette déconnexion. Le commerce représentant une part relativement faible du PIB par rapport à d’autres économies comparables, le Kenya reste insuffisamment intégré aux marchés régionaux et mondiaux. Cela indique une participation limitée et des occasions manquées en matière d’apprentissage, de spécialisation et d’échelle, autant de moteurs essentiels de la compétitivité des exportations.

Pour que le Kenya parvienne à la position d’exportateur net, il lui faut passer d’une focalisation étroite sur la facilitation des échanges à une approche plus intégrée qui renforce les fondements économiques du commerce lui-même. C’est une question d’alignement structurel, notamment d’amélioration de l’environnement réglementaire et institutionnel pour soutenir l’investissement et l’innovation, de lutte contre les inefficacités dans la gestion des finances publiques et d’élargissement délibéré la participation des PME et des acteurs du secteur informel au sein des systèmes d’échange.

Il faut que le Kenya dépasse ses ambitions et s’attaque aux conditions structurelles qui le freinent actuellement. La compétitivité des exportations ne saurait être conçue qu’à travers les systèmes d’échanges ; elle doit être construite par une économie capable de la générer. Tant que l’environnement économique ne sera pas aligné sur cette ambition, les améliorations en matière de transparence resteront nécessaires mais insuffisantes, servant de signaux de réforme plutôt que de moteurs de la transformation des exportations.

Darmi Jattani
Analyste des politiques publiques
Oscar Ochieng
Chercheur et professionnel de la communication