Science, finance et innovation

Financer des systèmes de recherche transformateurs

8 min

by

Fiona Marshall

Les budgets d’aide sont sous pression, et de nombreux programmes de développement à travers le monde ont été restreints, voire purement et simplement abandonnés. Dans ce contexte, les bailleurs de fonds doivent optimiser l’impact de chaque centime déboursé. Un cadre commun, fondé sur l’identification et le soutien aux recherches présentant le plus grand potentiel de transformation, pourrait servir de boussole aux organismes de financement pour traverser cette période difficile.

Alors même que les budgets mondiaux de l’aide subissent une forte contraction, la recherche pour le développement est soumise à une pression sans précédent pour garantir que des ressources limitées viennent produire un impact durable. Les programmes d’aide bilatérale se resserrent, le financement multilatéral est mis à rude épreuve et les partenariats de recherche sont suspendus ou restructurés. 

Des décennies d’expérience – depuis les modèles de transfert de connaissances et de technologies pilotés par les bailleurs de fonds à la reconnaissance des limites des systèmes nationaux d’innovation pour répondre aux enjeux du développement durable, en passant par le renforcement des systèmes nationaux de recherche et la mise en place de partenariats plus équitables – ont permis de mieux comprendre les besoins de la recherche pour générer des résultats durables en matière de développement. Mais les progrès restent fragmentés, et des défis structurels persistants sont à relever. 

Dans ce contexte, la question centrale pour les financeurs est de savoir comment allouer des fonds de plus en plus limités afin que la dynamique existante produise un effet supérieur à la somme de ses parties, en renforçant les systèmes capables d’apporter un changement durable et transformateur.

Pourquoi les systèmes de recherche transformateurs sont-ils si importants aujourd’hui ?

Les structures institutionnelles entravent trop souvent la mise en place des conditions nécessaires pour faire de la recherche le moteur d’un changement durable. Cela peut mener à fragmenter les efforts, reproduire les inégalités entre ceux qui définissent les priorités et renforcer les tensions qui empêchent le développement des approches prometteuses à grande échelle ou de s’étendre à d’autres secteurs et systèmes.

Les obstacles institutionnels à la R4D (recherche pour le développement) transformatrice prennent de nombreuses formes. Les programmes de recherche peuvent être étroitement contrôlés tandis que les investissements dans les capacités de recherche restent insuffisants, les universités vont privilégier les indicateurs de productivité au détriment de l’impact social et les systèmes fortement dépendants de financements externes peuvent avoir du mal à susciter l’appropriation locale.

Lorsque les écosystèmes de recherche sont résilients, les investissements se renforcent mutuellement et le changement s’amplifie au fil du temps. Des initiatives telles que la Science Granting Councils Initiative (Initiative des organismes subventionnaires de la recherche scientifique) renforcent la gouvernance de la recherche et les capacités stratégiques dans les pays participants, tandis que des organisations africaines telles que la Science for Africa Foundation et l’Académie africaine des sciences mettent en place de nouveaux modèles de financement de la recherche, de leadership et de collaboration gérés localement.  

Ces temps de contrainte soulèvent également une question urgente pour les bailleurs de fonds : non seulement quoi financer, mais aussi dans quelle mesure les choix de financement renforcent activement les conditions systémiques favorables à l’émergence et au développement d’une dynamique de transformation. 

Une boussole pour les discussions sur le financement

Le cadre « Recherche transformatrice pour le développement » (TR4D) a été conçu précisément pour favoriser ce type de dialogue.

Les cadres existants dans le domaine de la R4D, tels que « Research Quality Plus » (RQ+) du CRDI (« Qualité de la recherche plus » du Centre de recherches pour le développement international) et « Quality of Research for Development » (QoR4D) du CGIAR (« Qualité de la recherche pour le développement » du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale), ont apporté une contribution importante à la manière dont les bailleurs de fonds et les évaluateurs jugent de la qualité des projets de recherche individuels. Parallèlement, un nombre croissant d’initiatives — notamment la Charte africaine pour la recherche transformatrice, les lignes directrices de l’UKCDR sur les partenariats équitables et les travaux de Southern Voice — s’attachent à promouvoir des approches plus équitables et plus connectées en matière de financement de la recherche et de partenariats. 

Cependant, ces deux types de contributions agissent principalement au niveau des relations de financement et des processus de recherche spécifiques. TR4D aborde un ensemble de questions différentes et plus fondamentales : comment identifier les conditions systémiques qui devraient déterminer l’affectation des fonds en premier lieu ? et, surtout, comment reconnaître et tirer parti de la dynamique déjà créée par ces initiatives et d’autres déjà en place ?

Ce cadre s’appuie sur des décennies d’apprentissage collaboratif à travers des initiatives de recherche à long terme menées par le SPRU, complétées par les initiatives du système de connaissances du FCDO, et a pris sa forme actuelle grâce à une initiative de prospective participative menée par l’université de Stellenbosch et financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Il est conçu pour être utilisé dans le cadre d’une collaboration, comme point de départ d’un dialogue visant à déterminer quelles propriétés du système sont les plus importantes dans un contexte donné, où une dynamique existe déjà, et comment cette dernière peut être identifiée et encouragée.

Quatre caractéristiques ont émergé de la synthèse d’exemples concrets d’initiatives de changement dans divers contextes :  

  • Équitable : participation inclusive et attention portée aux rapports de pouvoir dans l’établissement des programmes, l’accès et le partage des bénéfices.
  • Ouvert : transparence, collaboration et engagement significatif avec divers systèmes de connaissances.
  • Performant : investissement soutenu dans les compétences, les institutions et les infrastructures de recherche.
  • Connecté : intégration entre les acteurs, les secteurs, les sources de financement et les niveaux de gouvernance.

Les points précédents fournissent une grille de lecture permettant de comprendre les caractéristiques qui reviennent régulièrement dans les efforts visant à renforcer les systèmes de recherche.  Des contextes différents mettront en avant des caractéristiques différentes, et le cadre invite activement à cette discussion.

En ce sens, le cadre TR4D fonctionne comme une boussole plutôt que comme un modèle. Plutôt que de prescrire des allocations ou de hiérarchiser les priorités, il aide les bailleurs de fonds à se poser de meilleures questions sur la place de leurs investissements dans le système global et sur les véritables leviers d’action.

Questions pour les bailleurs de fonds à l’ère des contraintes

Ces quatre caractéristiques offrent un point d’entrée pratique pour les bailleurs de fonds qui réfléchissent à l’orientation des ressources limitées. Plutôt que de repartir de zéro à chaque nouveau cycle de financement, ils fournissent une base commune pour se demander :

  • Comment nos investissements contribuent-ils aux conditions systémiques qui permettent à la recherche de susciter le changement, et comment en bénéficient-ils ?
  • Où nos mécanismes reproduisent-ils involontairement les inégalités qui freinent les systèmes – que ce soit au niveau de la répartition des financements, de qui définit les priorités et de qui en bénéficie ?
  • Quels sont les caractéristiques les plus sous-développées dans ce contexte, et où un investissement aurait-il le plus grand impact systémique ?
  • Créons-nous des synergies entre équité, ouverture, performance et connectivité, ou travaillons-nous involontairement à contre-sens ?

Ces questions revêtent une importance capitale lorsque les bailleurs de fonds se les posent ensemble, et avec les chercheurs, les parties prenantes nationales et les communautés qui maitrisent ces écosystèmes. Un cadre commun tel que TR4D crée exactement les conditions nécessaires à cela, ce qui permet aux bailleurs de fonds nationaux et internationaux de comparer leurs interprétations d’un même écosystème, d’identifier où leurs investissements se complètent ou font doublon, et de se coordonner autour des conditions favorables qui ne peuvent être créées en silo.

De la pénurie à un levier stratégique

La réduction des budgets d’aide fait peser de vrais risques sur les communautés de recherche, en particulier dans les pays à faible et moyen revenu où les systèmes de recherche sont déjà mis à rude épreuve. Elle provoque aussi une remise en question qui exige une réflexion plus honnête sur si les approches actuelles de financement créent les conditions systémiques nécessaires à un changement durable ou si elles se contentent de soutenir l’activité.

La pénurie, en ce sens, est aussi une opportunité. Tous les investissements n’ont pas le même effet systémique. Un soutien modeste à la connectivité institutionnelle, la gouvernance inclusive ou l’échange de connaissances intersectoriel peut débloquer des gains disproportionnés, et ainsi renforcer les conditions dans lesquelles de nombreux autres investissements peuvent réussir. C’est de là que l’effet de levier stratégique tire ses racines : dans l’identification et le soutien des conditions favorables qui permettent à la dynamique de transformation de s’amplifier et de prendre de l’ampleur.

Un cadre commun tel que TR4D aide les bailleurs de fonds à trouver ces points de levier ensemble, en mettant en commun leur lecture des écosystèmes de recherche, en alignant les investissements sur ce qui importe le plus dans un contexte particulier et en soutenant ce qui est le plus susceptible d’avoir des impacts transformateurs grâce à un processus itératif de changement de système collaboratif.  

C’est dans cet esprit qu’est proposé le cadre TR4D : comme une contribution à un langage commun pour les parties prenantes de la R4D qui collaborent pour accélérer les progrès vers le changement transformateur qu’exigent les divers défis sociétaux.

Fiona Marshall
Professeur à l'Unité de recherche sur les politiques scientifiques de la Business School de l'université du Sussex