Droits fondamentaux et égalité

Repenser les bidonvilles pour des interventions politiques efficaces

8 min

by

Tarun Arora and Reetika Syal

Catégoriser les bidonvilles en les classant comme des types de ménages permet de mettre en place des mesures ciblées et durables de lutte contre la pauvreté. Une étude récente sur la citoyenneté, les inégalités et la gouvernance urbaine a présenté les résultats de 14 villes indiennes. Elle a appliqué pour la première fois la méthodologie des types de ménages afin de recenser les bidonvilles de façon systématique.

La transformation urbaine de l’Inde s’accompagne d’une énigme persistante : combien de personnes installées en ville vivent réellement dans les bidonvilles ? La réponse officielle, fournie par le recensement de 2011, était d’environ 65 millions. Pourtant, les chercheurs et les agences internationales telles que ONU-Habitat, la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement ont systématiquement abouti à des chiffres beaucoup plus élevés, parfois proches de 90 à 100 millions.

Cet écart n’est pas qu’une divergence statistique mineure. Il reflète des lacunes plus profondes dans la manière dont les bidonvilles sont définis et mesurés, et il a des implications directes sur les politiques, la prestation de services et, en fin de compte, le bien-être de millions de citadins.

Le recensement reconnaît actuellement trois types de bidonvilles : les bidonvilles officiellement déclarés en vertu de la loi, les bidonvilles reconnus par les autorités locales et les bidonvilles identifiés comprenant au moins 60 à 70 ménages vivant dans des logements mal construits et dépourvus de services essentiels.

Si ce cadre a fourni une base de référence, il souffre de deux limites fondamentales. La première est le seuil de taille. Les petits groupes de cabanes ou les quartiers informels dispersés sont exclus s’ils ne répondent pas aux critères de référence établis pour les ménages. Ceux-ci peuvent présenter toutes les caractéristiques de la pauvreté, du manque d’assainissement, de la précarité des conditions d’occupation, de la surpopulation, mais restent invisibles dans les recensements officiels car ils ne répondent pas aux critères minimaux de taille.

La deuxième limite est que le recensement met l’accent sur le statut juridique ou administratif d’un quartier plutôt que sur l’état des logements eux-mêmes. Cela entraîne des distorsions dans les deux sens. Les maisons bien construites situées dans des zones historiquement désignées comme des bidonvilles sont comptabilisées comme des ménages vivant dans des bidonvilles, tandis que les cabanes mal construites dans des quartiers non désignés ne le sont pas. Dans la pratique, cela signifie que le recensement sous-estime certains des ménages les plus précaires et surestime d’autres qui ne sont pas défavorisés.

Des chercheurs ont mis ces problèmes en évidence, et montré comment les définitions du recensement négligent systématiquement de nombreux quartiers informels tout en surestimant, dans certains cas, la pauvreté dans d’autres.

Une manière plus concrète de mesurer les bidonvilles consiste à se concentrer directement sur le type de ménage. Cette méthode classe les ménages en fonction de la structure physique et de la qualité du logement plutôt que de la désignation du quartier. Après une phase pilote et une formation approfondies, les enquêteurs peuvent classer les ménages de manière cohérente en cinq catégories.

Types de ménage

Les deux catégories les plus importantes pour mesurer les bidonvilles sont le type de ménage 1 (quartiers d’habitat informel) et le type de ménage 2 (bidonvilles informels), qui englobent les formes de logement les plus précaires et les plus défavorisées.

Le premier type est généralement constitué de structures auto-construites à partir de bâches, de plaques de tôles, de sacs ou de bois de récupération, souvent situées sur des terrains vagues, au bord des routes, sous des ponts ou sur des terre-pleins centraux et des bandes végétalisées, parfois même à l’intérieur de bâtiments inachevés ou abandonnés. Elles peuvent être à un ou deux étages, mais leurs matériaux de construction et leur emplacement les rendent extrêmement précaires.

Le deuxième type est légèrement plus permanent mais reste précaire : des maisons mitoyennes d’une seule pièce avec des toits en tôle ondulée, regroupées en grappes denses, souvent cachées dans des rigoles ou des ruelles derrière des bâtiments plus formels, avec des fenêtres petites ou closes, une ventilation limitée et des équipements minimaux. Ces quartiers sont souvent parsemés d’habitations de type 1 et de petits commerces, créant ainsi des quartiers mixtes de logements précaires.

Le cadre reconnaît également les types de ménages 3, 4 et 5, qui représentent des logements de plus en plus stables : des maisons en béton et des appartements provisoires de la classe moyenne inférieure (type 3) aux logements plus grands de la classe moyenne (type 4), et enfin aux maisons de la classe supérieure et aux complexes fermés avec commodités (type 5). Ces catégories donnent une vision plus complète du spectre du logement urbain, mais pour identifier les conditions de type bidonville, ce sont les types 1 et 2 qui importent le plus.

Cette approche a déjà été appliquée dans le cadre de recherches à grande échelle. Une étude récente sur la citoyenneté, les inégalités et la gouvernance urbaine a présenté les résultats de 14 villes indiennes. Elle a appliqué pour la première fois la méthodologie des types de ménages afin de recenser les bidonvilles de façon systématique. Les résultats étaient frappants.

À Mumbai, par exemple, l’étude a révélé que 62,6 % de la population vivait dans des conditions similaires à celles des bidonvilles, un chiffre bien supérieur aux 42 % rapportés par le recensement de 2011. Cela illustre à quel point les méthodes officielles, liées à la reconnaissance et aux seuils, sous-estiment considérablement l’ampleur de la précarité urbaine. Par contraste, l’approche par type de ménage offre une vision plus claire et plus précise de la façon dont les gens vivent réellement dans la plus grande ville de l’Inde.

Conditions matérielles

Cette approche se concentre directement sur les conditions matérielles, qui sont visibles et mesurables, plutôt que sur la reconnaissance administrative. Comme elle ne repose pas sur des déclarations volontaires, elle évite les biais qui caractérisent souvent les questions sur les revenus ou les actifs. Plus important encore, elle garantit que les ménages vivant dans des quartiers informels et des bidonvilles sont systématiquement inclus, où qu’ils soient situés dans le tissu urbain.

En désignant les types 1 et 2 comme informels, la méthode souligne la précarité de ces ménages et leur vulnérabilité accrue. Contrairement au recensement, qui filtre la précarité à travers des catégories bureaucratiques, la nouvelle approche identifie la qualité matérielle des logements et les conditions de vie quotidiennes.

L’amélioration de la manière dont les bidonvilles sont évalués a des avantages directs pour les politiques publiques. Des chiffres plus précis permettent une allocation plus précise des ressources pour le logement, l’assainissement et le bien-être des personnes. La distinction entre les bidonvilles et les quartiers informels permet d’adapter plus efficacement les interventions. Les ménages vivant dans des taudis, souvent temporaires et très précaires, peuvent avoir besoin d’une aide à la relocalisation ou à la location, tandis que les quartiers plus établis peuvent bénéficier d’une amélioration des infrastructures sur place.

L’utilisation d’une mesure alignée sur les cadres mondiaux, telle que la définition de l’ONU-Habitat pour les ménages vivant dans des bidonvilles, permet également à l’Inde de suivre plus efficacement les progrès accomplis vers la réalisation de l’objectif de développement durable n° 11.

La mesure précise renforce le suivi et l’évaluation. Les programmes peuvent être évalués par rapport à des références réelles plutôt qu’à des chiffres sous-estimés ou gonflés, ce qui améliore la responsabilité et l’efficacité. À plus long terme, l’adoption d’un système de mesure plus fiable garantit que les politiques sont élaborées sur la base d’une bonne compréhension des réalités urbaines.

L’adoption de classifications par type de ménage pose certains défis. Les enquêteurs doivent suivre une formation approfondie afin de réduire la subjectivité et de tenir compte des différences régionales en matière de matériaux de construction. Son adoption par les institutions pourrait être progressive, car les décideurs politiques sont habitués aux catégories basées sur le recensement. Mais ces défis sont surmontables.

Les projets pilotes ont démontré une forte homogénéité entre les enquêteurs, et des descriptions claires ainsi que des guides visuels peuvent réduire davantage les variations. Le type de ménage n’a pas besoin de remplacer immédiatement les définitions du recensement ; il peut être testé parallèlement aux systèmes existants et étendu à mesure que ses avantages deviennent évidents.

Mesurer les bidonvilles revient en fin de compte à reconnaître la diversité des conditions de vie urbaines. L’approche actuelle de l’Inde masque plus qu’elle ne révèle. Une approche basée sur les types de ménages inverse cette logique en partant de la qualité observable des logements. En se concentrant sur les types 1 et 2, on s’assure que la précarité est prise en compte là où elle existe, plutôt que là où il est administrativement plus pratique de la reconnaître. Dans le même temps, l’inclusion des types 3 à 5 dans le cadre permet de reconnaître le spectre plus large du logement, en situant les bidonvilles dans le contexte plus large des inégalités urbaines.

Le récent projet CIUG a démontré que l’application de cette méthodologie révèle une image beaucoup plus précise de la précarité urbaine dans les villes indiennes. L’exemple de Mumbai montre à quel point les chiffres officiels sous-estiment le problème. Les urbanistes et les responsables municipaux doivent commencer par dresser un tableau honnête de qui vit où et dans quelles conditions, afin de planifier efficacement le logement, la santé, l’assainissement et les infrastructures.

La nouvelle méthode permet de s’assurer que les habitants les plus pauvres des zones urbaines ne sont ni ignorés ni mal classés. Des définitions précises ne résoudront la précarité, mais elles peuvent empêcher qu’elle soit mal comprise. Pour les bidonvilles indiens, ce serait un progrès digne d’intérêt.

Publié à l’origine en anglais sous licence Creative Commons par 360info.

Tarun Arora
Professeur associé, École Jindal d'administration publique et de politique publique.
Reetika Syal
Professeur adjoint, Département d'études internationales, de sciences politiques et d'histoire