• 07 Dec 20
  • Posted by Gehring, Kai , Wong, Melvin H. L. , Kaplan, Lennart

Résoudre les conflits à l’époque du Covid-19 : le rôle de la Chine et de l’Occident

L’aide au développement est un domaine où la Chine a étendu son influence au niveau mondial tout au long de la dernière décennie. Cet article explore l’impact que pourrait avoir la Chine sur la stabilité mondiale, surtout dans une époque où le Covid-19 risque d’alimenter les conflits. Les auteurs comparent l’aide étrangère de la Chine et celle des donateurs occidentaux, et montrent comment une réponse multilatérale commune peut avoir des effets stabilisateurs significatifs pendant la crise actuelle et au-delà.

Le Covid-19 risque d’alimenter les facteurs actuels de répression politique et de violence. Face à cette situation, les pays et les organisations internationales cherchent à atténuer les effets de la pandémie sur les conflits.

La Chine a joué un rôle de premier plan en réponse à la première vague de coronavirus. Toutefois, plusieurs observateurs ont mis en garde contre la récente « diplomatie des masques » de la Chine, qui pourrait lui permettre d’acquérir une influence internationale (voire de faire oublier son rôle dans l’apparition du virus). Étant donné que la République populaire a combattu le virus à l’intérieur du pays par des mesures répressives, il est crucial de savoir ce que les efforts du pays pour étendre son influence internationale pourraient signifier pour les conflits et la stabilité politique.

Comment la pandémie pourrait-elle influencer les conflits et menacer la stabilité

La pandémie peut avoir plusieurs conséquences imprévisibles à long terme sur les conflits. Mais, sur la base des théories existantes concernant les causes de conflit, il est possible de prévoir les principales zones à risque.

Coût d’opportunité

Le Covid-19 réduit le coût d’opportunité d’un affrontement si les perspectives commerciales diminuent pendant les périodes de confinement ou si la nourriture se fait rare. La diminution des « options extérieures » augmente les incitations à s’engager dans un conflit violent.

Inégalités

La pandémie ne touche pas tout le monde de la même façon. Les groupes minoritaires sont par exemple plus gravement affectés. Ce phénomène, à son tour, aggrave les inégalités existantes et donne lieu à des conflits liés à la répartition des richesses.

Répression

Le confinement limite les contacts entre les individus et réduit ainsi mécaniquement les conflits à court terme. Mais sur le long terme, de nouveaux canaux de conflits peuvent prévaloir, en particulier dans les États fractionnés et vulnérables.

Pendant la pandémie, certains régimes ont même pu adopter des mesures répressives sous prétexte de contenir le virus, d’autant plus que la communauté internationale est davantage préoccupée par des problèmes intérieurs. Cela crée des angles morts et risque de faire retomber les jeunes démocraties et anocraties dans l’autoritarisme. L’isolement social sélectif des membres de l’opposition en Azerbaïdjan et le gouvernement par décret en Hongrie illustrent cette tendance.

Réponses internationales et leadership chinois pendant la pandémie : quelles implications pour le développement et la stabilité mondiale ?

La propagation rapide du virus a nécessité une réaction efficace et les donateurs bilatéraux ont répondu rapidement. Les États-Unis ont transféré une aide Covid-19 à l’Organisation mondiale de la santé le 1er mars, suivis du Japon le 5 mars et de l’Allemagne le 16 mars. De son côté, la Banque mondiale a engagé environ 160 milliards de dollars sur 15 mois. Un montant bien supérieur à celui des donateurs bilatéraux dans leur ensemble, mais les engagements n’ont été annoncés que le 2 avril.

Fin mars, de nombreux donateurs occidentaux bilatéraux, eux-mêmes gravement touchés par la pandémie, se sont trouvés confrontés à des contraintes de disponibilité des biens médicaux essentiels nécessaires aux soins d’urgence. Et, du fait de ce contexte particulier, aucun leadership clair ne s’est dégagé parmi eux au fil du développement de la pandémie.

La Chine, qui s’est remise beaucoup plus rapidement de l’épidémie initiale et qui se trouve être le principal producteur mondial de produits médicaux tels que les masques et les respirateurs, a saisi l’occasion de jouer un rôle de leader. Mais l’engagement chinois pourrait devoir être évalué de manière différenciée, notamment en ce qui concerne les conflits.

Coûts d’opportunité

L’aide de la Chine et des donateurs occidentaux peut aider leurs pays partenaires à faire face aux chocs économiques provoqués par la crise. Mais si les autres donateurs doivent se retirer, l’aide chinoise peut combler les manques. De cette manière, elle peut atténuer les chocs.

Inégalités

L’aide au développement est utilisée pour indemniser les groupes les plus touchés par le Covid-19. Cependant, si elle n’est pas bien ciblée, l’aide peut engendrer des inégalités. L’aide bilatérale et multilatérale n’arrive pas toujours jusqu’aux plus pauvres. En cause : des intérêts économiques et politiques, ainsi que l’accès limité à des zones éloignées et fragiles. Compte tenu de ces contraintes, on peut se demander si ces aides sont suffisantes pour surmonter les problèmes supplémentaires dus à la pandémie.

Auparavant, les grands projets d’infrastructure chinois contribuaient à répartir l’activité économique dans les régions infranationales des pays partenaires, en vue de réduire les inégalités.

Pourtant, la République populaire suit un « principe de non-ingérence ». Cela signifie qu’elle se tient à l’écart des affaires intérieures des pays partenaires sous certaines conditions. Les critiques affirment que cela rend l’aide étrangère de la Chine plus sujette à la corruption et au favoritisme, aggravant les inégalités existantes. Par conséquent, les effets nets de l’aide chinoise à la lutte contre la pandémie restent incertains.

Répression

Le besoin d’aide politique et la honte face à la communauté internationale sont des outils puissants pour contribuer à la démocratisation et à l’amélioration de la qualité des institutions politiques. La politique de non-ingérence de la Chine est souvent critiquée pour avoir sapé les efforts de renforcement des institutions des autres donateurs.

Dans une étude récente, nous montrons que l’aide bilatérale chinoise et l’aide multilatérale de la Banque mondiale réduisent la violence meurtrière de l’État contre les civils. Or, bien qu’elle ne s’engage pas dans un conflit généralisé contre ses propres citoyens, la Chine est connue pour ses politiques intérieures répressives contre les minorités. De plus, les entreprises commerciales chinoises ont exporté du matériel de surveillance vers des pays à faible et moyen revenu comme l’Angola, l’Éthiopie et le Zimbabwe, au risque de restreindre les libertés civiles et affaiblir le processus de démocratisation.

Dans ce contexte, notre étude indique que l’aide chinoise est corrélée à une répression considérée non létale. On peut donc supposer que l’engagement croissant de la Chine au cours de la pandémie soutiendra plutôt qu’elle n’affaiblira les tendances répressives mises en œuvre sous le prétexte de contenir le virus.

L’engagement de la Chine pourrait avoir des incidences à long terme sur les pays qu’elle soutient. La crise du Covid-19 rend encore plus difficile pour les agences de développement de distinguer les mesures nécessaires de contrôle du virus de la répression politique. Et même si du fait des mesures répressives la fréquence des conflits semble diminuer, la restriction des libertés peut, à terme, modifier les cadres politiques.

Nos recherches suggèrent que les acteurs multilatéraux, comme la Banque mondiale, semblent plus efficaces pour réduire la violence contre les civils sans répression non létale et pour faire respecter les valeurs démocratiques.

En revanche, l’aide chinoise est associée à des régimes unipersonnels aux normes moins démocratiques (voir figure ci-dessous). Si ces normes persistent, l’aide et la non-ingérence de la Chine peuvent avoir des conséquences négatives à long terme pour la démocratie.

Source : Gehring, Kaplan et Wong (2019).

Pistes pour une réponse plus coordonnée à la pandémie

La pandémie a révélé le rôle important de la Chine dans les relations internationales, comme en témoignent ses dons bilatéraux, mais aussi ses contributions croissantes aux organisations internationales. Malgré les risques décrits ci-dessus, l’engagement croissant de la Chine offre des opportunités de stabiliser les pays à revenu faible et intermédiaire pendant la crise. Et se pose alors pour les donateurs occidentaux la question de savoir s’ils doivent coopérer ou concurrencer la politique de développement chinoise.

Il est fort probable que les donateurs bilatéraux occidentaux ne soient pas disposés à coopérer directement avec la Chine en raison de la perception générale de sa diplomatie des masques et de son accord avec la répression dans ses pays partenaires. Pour les décideurs politiques de ces pays, l'alternative au retrait du financement au développement, vital pour eux, consiste à réévaluer les réductions budgétaires et à profiter de cette occasion pour élaborer une réponse à la pandémie mondiale qui soit adaptée aux conflits.

En ce qui concerne l’aide chinoise, cela implique qu’elle garantisse la conditionnalité et refuse de fermer les yeux sur les tendances répressives des pays partenaires. Dans le cadre d’une politique de développement responsable, une coopération avec la Chine (par exemple, le cofinancement de projets d’infrastructure) pourrait alors s’envisager. Ainsi, les pays donateurs pourraient contribuer à un fonds multilatéral commun afin d’apporter un soutien collectif au redressement des économies après la pandémie et de réduire les risques de conflit.

 

Auteurs :

Kai Gehring est chercheur principal à l’Université de Zurich, financé par une « bourse Ambizione » de 4 ans du Fonds national suisse de la recherche scientifique.

Melvin H. L. Wong  est un candidat au doctorat de l’université Leibniz de Hanovre. Ses travaux portent sur les moteurs économiques des conflits et des troubles sociaux. Il est administrateur professionnel junior à la Banque mondiale depuis 2020. 

Lennart Kaplan est chercheur post-doctoral à l’Université de Goettingen, en Allemagne. Ses recherches analysent l’efficacité et l’économie politique de la coopération au développement en mettant l’accent sur les flux financiers et le commerce. 

 

Les résultats, interprétations et conclusions exprimés dans ce blog sont entièrement ceux des auteurs. Ils ne représentent pas nécessairement les vues de la Banque mondiale et de ses organisations affiliées, ni celles des directeurs exécutifs de la Banque mondiale ou des gouvernements qu’ils représentent.