L’Inde a atteint une quasi-parité entre les sexes dans l’éducation, mais d’importants écarts persistent en matière d’emploi, de revenus et de pouvoir de décision des femmes. Ces écarts remettent en cause une hypothèse politique éculée selon laquelle l’égalisation de l’accès à l’éducation se traduirait naturellement par l’égalité des résultats économiques. Les données collectées en Inde suggèrent qu’en plus des diverses contraintes liées à l’offre et à la demande, des normes sociales profondément ancrées continuent de limiter les opportunités des femmes, même parmi celles qui ont fait des études.
Une question politique cruciale se pose alors : si l’amélioration du capital humain ne suffit pas, quelle action entreprendre afin de faire évoluer les normes de genre restrictives et accroître la participation économique des femmes ?
En Inde, malgré les progrès récents, le taux d’activité des femmes reste nettement inférieur à celui des hommes, et elles sont plus susceptibles d’occuper des emplois faiblement rémunérés. Ces écarts persistent malgré des avancées majeures en matière d’éducation et des améliorations au niveau de l’accès aux services publics.
Un défi politique central se pose. Si les gouvernements disposent d’outils efficaces pour élargir l’accès à l’éducation et aux services, une préoccupation majeure reste d’identifier quelles normes sociales sont les plus déterminantes pour la participation des femmes au marché du travail — et comment les faire évoluer. De plus en plus de données montrent que les investissements dans le capital humain sont nécessaires mais insuffisants pour combler les écarts entre les sexes au niveau des résultats économiques.
Women’s workforce participation in India remains far below men’s
Labour force participation rate (% of population age 15+), India
Source: Periodic Labour Force Survey (PLFS), MoSPI, India.
Note: 2025 data use a revised survey design and are not strictly comparable with earlier years.
C’est dans ce contexte que nous examinons un programme d’intervention précoce ciblé lancé par l’UNICEF à la fin des années 1990. Notre étude évalue l’impact à moyen terme de Meena Manch — une initiative scolaire à grande échelle visant à changer les attitudes sexistes pendant l’adolescence — dans l’Uttar Pradesh et le Bihar, deux des États les plus peuplés, qui représentent un quart de la population indienne.
Qui est Meena ?
Meena Manch est une campagne multinationale d’intervention pour faire progresser les droits humains, qui utilise une stratégie multimédia « d’éducation par le divertissement ». Elle raconte les aventures d’une fillette imaginaire de neuf ans nommée Meena, de son frère Raju et de son perroquet Mithu. À travers des émissions de radio, des feuilletons télévisés, des bandes dessinées et des activités menées par les élèves, le programme encourage des attitudes plus égalitaires en matière d’éducation, de santé, de mobilité et de statut des filles.
Au fil du temps, l’initiative s’est étendue au-delà du divertissement. Elle a donné naissance à un parlement des enfants (Bal Sansad) et aux « Power Angels » — des jeunes filles leaders qui animent des discussions hebdomadaires sur des questions telles que l’hygiène, le mariage des enfants et l’éducation. De cette manière, Meena Manch vise non seulement à sensibiliser, mais aussi à renforcer la confiance, le leadership et les aspirations des filles dès leur plus jeune âge.
Qu’est-ce qui change pour les filles ?
Grâce à l’enquête « Understanding the Lives of Adolescents and Young Adults » (Comprendre la vie des adolescent(e)s et jeunes adultes, UDAYA), nous suivons les participant(e)s de l’adolescence jusqu’à l’âge adulte, entre 18 et 22 ans, et constatons des effets positifs durables pour les jeunes femmes. Ces changements témoignent d’une évolution des normes de genre sous-jacentes qui façonnent l’autonomie, les aspirations et la participation des femmes à la vie économique.
Les filles qui ont participé au programme Meena Manch sont plus susceptibles, à sept points de pourcentage près, d’exercer un emploi rémunéré à l’âge adulte, par rapport à celles qui n’y ont pas participé. Elles ont 19 points de pourcentage de chances supplémentaires d’avoir terminé leurs études secondaires supérieures, et sont environ 9 points de pourcentage plus susceptibles de suivre une formation professionnelle.
La participation au programme a également réduit le temps que les femmes consacrent aux tâches domestiques non rémunérées et augmenté le temps consacré au travail rémunéré de 25 minutes par jour en moyenne. Ces jeunes femmes étaient cinq points de pourcentage plus susceptibles de manifester de l’intérêt pour des carrières à prédominance masculine ou non traditionnelles, telles que l’ingénierie, le droit ou les forces armées.
Impact of Meena Manch on women’s economic outcomes
Dots show estimated effects and vertical lines show uncertainty around those estimates.
Source: Authors’ calculations using UDAYA data.
Briser les barrières : mobilité et efficacité personnelle
Ces gains économiques semblent principalement découler d’une meilleure autonomie et d’une plus grande mobilité. La participation à Meena Manch améliore considérablement l’auto-efficacité des jeunes femmes, qui se disent plus confiantes dans le choix de leurs vêtements, la résolution des conflits familiaux et l’expression de leurs aspirations professionnelles. Le programme améliore également la mobilité des femmes, un obstacle majeur à leur emploi. Les participantes au programme sont de quatre à six points de pourcentage plus susceptibles d’avoir la liberté de se rendre seules au marché, dans des établissements de santé ou chez des amis en dehors de leur village.
Ces effets sont particulièrement importants car l’adolescence est une période critique pour la formation des normes et des attentes sociales, et les environnements scolaires, où les pairs jouent un rôle central, offrent un espace où ces normes peuvent être remises en question et redéfinies.
Meena Manch a également impacté les attitudes progressistes en matière de genre. Les participantes étaient plus enclines à ne pas être d’accord avec des affirmations telles que « la garde des enfants relève de la seule responsabilité de la mère » et « les garçons ont besoin d’une éducation plus poussée ».
Cependant, nous n’avons constaté aucun changement significatif dans les comportements des garçons. Cela pourrait s’expliquer par le contenu qui est fortement axé sur les personnages féminins et les droits des filles et les garçons ont probablement considéré le programme comme moins pertinent pour eux. Par conséquent, pour que les normes et les attitudes de genre évoluent véritablement au niveau sociétal, les interventions futures devront impliquer les garçons en tant que participants actifs plutôt que comme observateurs passifs.
Enfin, nous constatons que les effets les plus notables se produisent dans les villages où les taux de participation sont élevés, il donc est essentiel d’atteindre une masse critique pour faire évoluer les normes à l’échelle de la communauté.
Un modèle évolutif pour le changement
La force de Meena Manch réside dans sa conception peu coûteuse et évolutive. Grâce à l’infrastructure scolaire existante et des outils simples comme des bandes dessinées, la radio et des interactions régulières entre les pairs, le programme ne nécessite pas la mise en place de nouveaux systèmes ou ressources coûteux.
Alors que les décideurs politiques cherchent des moyens de stimuler la participation des femmes au marché du travail et de réduire d’autres inégalités de genre, le programme
Meena Manch nous offre une leçon claire : investir dans la mentalité des adolescentes constitue un puissant levier économique. Ledit programme améliore l’accès à l’emploi rémunéré, le niveau d’éducation et la formation professionnelle, tout en renforçant l’estime de soi et la mobilité ainsi que les attitudes à l’égard de l’égalité des sexes. Alors que de plus en plus de filles restent désormais plus longtemps à l’école, des programmes similaires peuvent toucher un grand nombre d’adolescentes pour un coût relativement faible. En donnant aux filles les moyens de se considérer très tôt comme des leaders et des sources de revenus, des interventions similaires peuvent contribuer à créer des répercussions durables jusqu’à l’âge adulte.
Cet article fait partie d’une série co-publiée par GlobalDev et UNU-WIDER, qui présente les articles de recherche retenus pour la Conférence WIDER 2026 sur le développement, consacrée à l’industrialisation verte et à la croissance inclusive dans un ordre mondial fracturé. Il est également disponible sur le blog de l’UNU-WIDER.
(Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur ou des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut ou de l’Université des Nations Unies, ni celles des bailleurs de fonds du programme ou du projet)





