Les femmes demeurent sous-représentées à la tête des institutions politiques du monde entier. Cette question ne se réduit pas à l’égalité. Des études montrent qu’une plus grande représentation des femmes peut améliorer la prestation des services publics et renforcer les investissements dans la santé et l’éducation. Pourtant, les progrès restent lents. Une nouvelle étude cherche à déterminer si un facteur souvent négligé, les droits économiques des femmes, peut aider à expliquer qui se lance en politique.
L’Inde offre un cas d’étude important. Depuis l’indépendance, les femmes sont nombreuses à exercer leur droit de vote. Des amendements constitutionnels obligent les États à réserver au moins un tiers des sièges aux femmes dans les panchayats et les municipalités, et de nombreux États portent ce pourcentage à 50 %. Ces réformes ont transformé la présence des femmes dans la politique locale, puisque près de 46 % des sièges dans les institutions gouvernementales locales sont désormais occupés par des femmes.
Cependant, ces progrès ne se sont pas reflétés dans la représentation au Parlement national ou dans les assemblées des États, où les femmes restent largement sous-représentées. Cela suggère que l’inclusion politique formelle au niveau local, bien qu’importante, n’est pas suffisante en soi. Qu’est-ce qui détermine alors la capacité des femmes à se lancer dans la politique électorale ? Notre nouvelle étude apporte une partie de la réponse : leurs droits économiques.
Au-delà des quotas : le rôle des droits économiques
L’un des principaux obstacles pour les femmes qui briguent des sièges au niveau des États et au niveau national est le coût élevé d’une campagne électorale, en termes d’argent, de réseaux et de capital social. En Inde, le contrôle limité qu’ont les femmes sur les biens et la richesse peut limiter leur capacité à financer des campagnes et à mobiliser des soutiens. Dans le même temps, les normes sociales conservatrices les dissuadent souvent de s’engager dans la vie publique, ce qui augmente le coût social de la participation politique. C’est pourquoi les droits économiques, et surtout les droits de propriété, peuvent s’avérer essentiels pour permettre aux femmes de participer à la vie politique électorale.
Les changements du droit successoral en Inde
Notre étude se concentre sur l’impact des modifications apportées à la loi hindoue sur la succession (Hindu Succession Act, HSA), introduites dans plusieurs États indiens entre 1976 et 1994. Ces réformes ont accordé aux filles des droits égaux sur les biens familiaux communs — un changement important dans un pays où les terres et les actifs sont souvent l’affaire de familles élargies. Comme les États ont mis en œuvre ces réformes à différents moments, cela constitue une expérience naturelle permettant d’examiner si le renforcement des droits de propriété est associé à une plus grande participation des femmes à la vie politique électorale.
Davantage de femmes en politique électorale
Nous constatons que le renforcement des droits successoraux des femmes entraîne une augmentation significative de leur participation aux élections régionales. À la suite des réformes, la proportion de candidates aux élections augmente d’environ 1 point de pourcentage dans les États ayant amendé la HSA. Bien que cela puisse sembler modeste, cela représente une augmentation d’environ 25 % par rapport à la moyenne de l’échantillon, où seulement 3,8 % environ des candidats étaient des femmes.
Les réformes ont également amélioré les performances électorales des femmes. À la suite des modifications, la part des voix obtenues par les candidates augmente d’environ 2 points de pourcentage, et leurs chances de remporter une élection progressent d’environ 5 points de pourcentage. Ces réformes ne se contentent pas d’encourager davantage de femmes à se présenter aux élections : elles améliorent également leurs chances de réussite.
Cette augmentation de la participation est en partie due à l’arrivée de nouvelles candidates, des femmes ayant peu ou pas d’expérience politique préalable. Cela suggère que renforcer les droits de propriété réduit les barrières à l’entrée et ouvre des opportunités politiques à un groupe plus large de femmes, plutôt que de simplement profiter à celles qui sont déjà intégrées dans les réseaux politiques.
Nous observons également des changements du côté de la demande politique. Les partis politiques régionaux et au niveau des États semblent plus enclins à présenter des candidates à la suite des réformes, tandis que les grands partis nationaux affichent moins de changements dans leur sélection de candidats.
Dans l’ensemble, les données suggèrent que l’élargissement des droits économiques des femmes peut remodeler le paysage politique à la fois en encourageant les femmes à se présenter aux élections et en renforçant la volonté des partis de les soutenir.
Pourcentage de femmes députées dans chaque législature de la Lok Sabha (Chambre du peuple — chambre basse du Parlement bicaméral de l’Inde)
Pourcentage de femmes dans les législatures nationales
Sources: Site de l’Union interparlementaire, consulté le 19 septembre 2023; PRS
Comment les droits de propriété façonnent la participation politique
Pourquoi les droits de propriété sont-ils importants pour la participation politique ? Notre analyse met en évidence deux mécanismes clés.
Premièrement, le renforcement des droits successoraux améliore l’autonomie financière des femmes. Les femmes concernées par les réformes sont plus susceptibles de posséder un compte bancaire, d’avoir accès à des fonds personnels et de participer aux décisions financières de leur ménage. Ces changements peuvent alléger la charge financière liée à la candidature.
Deuxièmement, les droits de propriété semblent modifier les normes de genre. Les femmes concernées par ces réformes sont plus susceptibles de participer à des débats politiques, de s’informer et de contester les pratiques restrictives. Ces changements laissent entrevoir un affaiblissement des barrières sociales qui, historiquement, décourageaient les femmes de s’engager dans la vie publique.
La voie à suivre pourrait ne pas être tout à fait directe. Le renforcement des droits successoraux peut améliorer la sécurité économique et le pouvoir de négociation des femmes, mais peut également agir indirectement en influant sur les perspectives de mariage, le statut social et l’accès à des réseaux influents. Par ailleurs, mener des recherches supplémentaires demeure une question importante pour distinguer plus clairement ces différents canaux.
La combinaison de ces changements économiques et sociaux favorisent l’accès des femmes à des espaces politiques compétitifs. Et en même temps, il est peu probable que les effets de la réforme juridique soient automatiques. Dans de nombreux contextes, les droits formels ne sont que partiellement appliqués dans la pratique, et certains gains peuvent davantage refléter une évolution des attentes ou des changements plus larges dans les normes sociales qu’un accès direct aux biens hérités. D’autres recherches ont également souligné la possibilité d’un contrecoup, car la résistance des ménages ou des communautés peut limiter, voire inverser, les progrès.
Conséquences pour les politiques
Les efforts visant à accroître la représentation politique des femmes se concentrent souvent sur les quotas et les règles électorales. Malgré leur importance, nos conclusions indiquent qu’ils sont plus efficaces quand ils s’accompagnent de réformes structurelles plus profondes visant au renforcement des droits économiques des femmes.
Les politiques qui élargissent l’accès des femmes aux ressources économiques, telles que la terre et la propriété, peuvent entraîner des répercussions au-delà du ménage. En renforçant l’indépendance financière et le pouvoir de négociation des femmes, de telles réformes peuvent réduire les obstacles à leur participation à la vie publique et politique.
Nos conclusions suggèrent que les réformes juridiques relatives à l’amélioration des droits économiques des femmes peuvent compléter les systèmes de quotas en s’attaquant aux contraintes sous-jacentes qui limitent la participation des femmes. Mais les droits formels ne suffiront probablement pas à eux seuls. Leurs effets dépendent de leur mise en œuvre, de leur application et d’efforts plus larges visant à soutenir l’entrée des femmes en politique.
Cet article fait partie d’une série co-publiée par GlobalDev et UNU-WIDER, qui présente les articles de recherche retenus pour la Conférence WIDER 2026 sur le développement, consacrée à l’industrialisation verte et à la croissance inclusive dans un ordre mondial fracturé. Il est également disponible sur le blog de l’UNU-WIDER.
(Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur ou des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut ou de l’Université des Nations Unies, ni celles des bailleurs de fonds du programme ou du projet)







