Sociétés, gouvernance et conflits

Éducation et santé au Burkina Faso, entre crise sécuritaire et résilience

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DAO Aïda and OUATTARA Drissa

Depuis plusieurs années, le Burkina Faso est confronté à une crise sécuritaire sans précédent qui fragilise profondément les fondements de son développement, en affectant particulièrement les secteurs de l’éducation et de la santé et en privant des populations vulnérables de leurs droits fondamentaux. Malgré les initiatives déployées par l’État et ses partenaires pour atténuer les effets de cette crise — notamment à travers le recrutement et la formation d’agents de santé à base communautaire et d’enseignants communautaires, ces interventions demeurent insuffisantes face à la vulnérabilité structurelle de ces secteurs. Il ressort des travaux de recherche que le renforcement de la résilience et du financement des services sociaux de base doit constituer une priorité politique incontournable.

Depuis 2014, le Burkina Faso fait face à des attaques terroristes dont les causes souvent évoquées incluent entre autres un déficit de gouvernance, un chômage massif des jeunes et de fortes inégalités d’accès aux opportunités, facteurs ayant contribué à une rupture de confiance entre gouvernants et gouvernés. Au-delà de ses lourdes conséquences humanitaires, avec plus de 2 millions de personnes déplacées internes au 31 mars 2023 réparties sur l’ensemble du territoire (SP/CONASUR, 2023), cette crise a considérablement fragilisé la capacité de l’État et des collectivités à assurer les services essentiels. Dans ce contexte, les effets réels de cette crise sur les secteurs de l’éducation et de la santé sont importants.

Écoles fermées, élèves déplacés

La crise sécuritaire a considérablement affecté le domaine de l’éducation avec pour conséquence la fermeture des infrastructures scolaires et la déscolarisation de milliers d’enfants.  Le pic de ces fermetures a été atteint en 2022 avec 6 253 établissements fermés ; soit 23,98% du total des établissements du pays. De 2021-2024 (31 mars), cette situation a touché en moyenne 806 598 élèves par an dont 48,28% de filles et 51,72% de garçons. 

Cependant, à la faveur du processus de stabilisation et de rétablissement de l’autorité de l’État dans les zones à fort défi sécuritaire, progressivement des établissements ont été réouverts. À titre d’exemple, au 31 mars 2024, 1 304 établissements ont été réouverts ; soit environ ¼ des établissements préalablement fermés. Aussi, dans une logique de la résilience, des établissements ont été délocalisés pour assurer la continuité du service éducatif au profit des élèves déplacés à l’intérieur du pays. Par conséquent, des mesures d’adaptation ont été nécessaires, comme la construction d’espaces temporaires d’apprentissage et le recours à des locaux externes pour en faire des salles de classe. De 25 établissements délocalisés en 2021, ce chiffre est passé à 559 au 31 mars 2024. 

Graphique 1 : Situation des effets de l’insécurité sur les services d’éducation et les élèves de 2021 à Mars 2024
Graphique 1.A : Situation des établissements scolaires fermés, délocalisés et réouverts
Graphique 1.B : Évolution des effectifs de filles et garçons touchés par la fermeture des établissements d’enseignement
Source : Rapports statistiques mensuels de l’éducation en situation d’urgence, Secrétariat technique de l’éducation en situation d’urgence (2021–31 mars 2024)
Gd

Affaiblissement des services de santé

À l’image de l’éducation, le secteur de la santé a également subi les effets de la crise sécuritaire. En effet, des formations sanitaires ont été contraintes de fonctionner à minima ou de fermer. Cette situation prive un nombre important de personnes de services de santé. Ainsi, de décembre 2019 à septembre 2024, le nombre de formation sanitaire fermée est passé de 97 à 424, affectant directement l’accès aux soins de 2,5 millions de burkinabés en moyenne par an. Toutefois, des efforts ont été consentis pour la réouverture de certaines formations. En septembre 2024, on dénombrait 52 formations sanitaires réouvertes. 

Graphique 2 : Evolution des effectifs de formations sanitaires fonctionnant à minima, fermées ainsi que les personnes affectées
Source : Bulletins cluster santé Burkina Faso
Gd

Une série d’actions concrètes ont néanmoins été mises en œuvre afin de permettre la continuité des services essentiels et de garantir leur accès aux populations. Reste à déterminer l’impact de celles-ci sur une population déjà exsangue.

Premières stratégies d’adaptation et de résilience dans l’éducation et la santé 

Dans le domaine de l’éducation, les différents acteurs du domaine ont procédé au recrutement et à la formation de 880 enseignants communautaires, à la création d’un Secrétariat technique de l’éducation en situation d’urgence (ST-ESU), à la mise en place de sites de classes dans les communes d’accueil, à l’instauration de la gratuité de l’éducation pour les élèves déplacés internes (EDI) et à leur encadrement scolaire durant les vacances. Une Stratégie nationale de l’éducation en situation d’urgence (2019-2024) a été également élaborée pour assurer la prise en charge des élèves déplacés. Ladite stratégie permet le suivi des enfants déscolarisés, l’enseignement à distance (radio et télévision), des cours de rattrapage et l’aménagement des infrastructures existantes non-fermées. 

Par ailleurs, le Burkina Faso a soutenu la production de 260 nouvelles salles préfabriquées, la construction d’espaces temporaires d’apprentissage ou encore l’utilisation de salles de classe construites mais non-totalement achevées.

Pour répondre à ces défis rencontrés dans le domaine de la santé dans un contexte de  crise sécuritaire, les acteurs ont recruté et déployés 15 255 (chiffre en décembre 2024) Agents de Santé à Base Communautaire (ASBC), afin de pallier les départs forcés d’autres agents. Le rôle des Comités de gestion de la santé (COGES) a été renforcé dans la gestion, la planification et le suivi des formations sanitaires à travers l’adoption en mai 2024 de la stratégie Nationale de Santé Communautaire (2024-2028), ainsi que le déploiement des cliniques mobiles. Le ministère de la Santé a également créé une cellule spécifique pour la gestion des urgences, travaillant en lien avec des ONG nationales et internationales afin de développer des programmes flexibles et adaptés aux crises. L’accent est mis sur le rôle central des Centres de Santé et de Promotion Sociale (CSPS), qui assurent le Paquet Minimum d’Activités (prestations curatives, préventives et promotionnelles couvrant 90 % des motifs de consultation), avec le soutien d’agents de liaison communautaire recrutés localement, acceptés par les populations et capables de maintenir un relais avec l’administration dans les zones difficiles d’accès.

En dépit de ces initiatives, des défis persistants subsistent et posent la question des actions concrètes à renforcer pour lutter durablement contre l’insécurité et assurer la continuité des services essentiels au profit des populations.

Les enseignements de la recherche 

Au-delà du cas du Burkina Faso, la littérature sur les contextes fragiles et affectés par les conflits met en évidence plusieurs conditions essentielles pour assurer la continuité des services sociaux de base.

D’abord, la flexibilité des dispositifs apparaît comme un facteur déterminant. Les approches rigides sont peu adaptées aux environnements instables, tandis que les solutions flexibles (écoles temporaires, enseignement à distance, cliniques mobiles) permettent de maintenir l’offre de services (World Bank, 2020 ; UNICEF, 2022). Ensuite, l’ancrage communautaire joue un rôle central (OECD, 2022 ; WHO, 2020). Le recours à des acteurs locaux, tels que les enseignants communautaires ou les agents de santé à base communautaire, renforce l’acceptabilité des interventions et leur efficacité dans les zones à accès difficile. Par ailleurs, la coordination entre acteurs publics, humanitaires et partenaires techniques est essentielle pour éviter la fragmentation des interventions et assurer une réponse cohérente et durable (UNDP, 2021). En outre, la disponibilité de financements flexibles et prévisibles constitue un levier majeur pour garantir la continuité des services dans des contextes marqués par l’incertitude (GPE, 2020). Enfin, les systèmes d’information adaptatifs permettant la collecte de données en temps réel sont indispensables pour orienter les décisions et améliorer la redevabilité.

Au Burkina Faso, les initiatives mises en œuvre s’inscrivent globalement dans ces enseignements. Toutefois, leur efficacité demeure étroitement liée aux conditions sécuritaires. Par ailleurs, la stabilisation durable des zones reconquises constitue une condition essentielle pour assurer la continuité des services publics. Elle favorise le retour progressif des populations, condition indispensable à la viabilité des systèmes éducatif et sanitaire, dont l’organisation repose sur une présence territoriale effective des usagers. 

Sécurité et continuité des services sociaux de base : deux enjeux indissociables

Une approche de sécuritaire ne saurait être pertinente sans intégrer explicitement des investissements sociaux comme leviers de prévention des conflits, notamment à travers l’instauration de planchers budgétaires dédiés à l’éducation et à la santé dans le budget de l’État.

Enfin, il convient de proposer des outils simples et digitalisés permettant de collecter, de manière régulière, les perceptions des communautés. Ces outils devraient cibler en priorité les besoins liés aux services essentiels tels que l’éducation et la santé, ainsi qu’à la cohésion sociale et à la consolidation de la paix. Une telle approche constitue une stratégie innovante pour renforcer la gouvernance de proximité et restaurer la confiance entre les citoyens, les autorités locales et l’État central.

DAO Aïda
Responsable des études, des analyses, de la recherche et des initiatives, au Centre d'information, de formation et d'études sur le budget (CIFOEB)
OUATTARA Drissa
Directeur exécutif du Centre d'Information, de Formation et d'Etudes sur le Budget (CIFOEB)