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Les déplacements liés au climat alimentent l’extrémisme politique

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Gabriela Nagle Alverio

Le changement climatique force le déplacement de millions de personnes et crée des vides juridiques dont profitent les mouvements extrémistes. L’absence de protections juridiques pour les personnes déplacées par le climat alimente un cercle vicieux dangereux, qui va de la migration irrégulière à la violence anti-immigrés. Pour y remédier, les responsables politiques devraient donner la priorité à la création de voies légales pour la mobilité climatique. 

D’ici 2050, les impacts du changement climatique tels que la pénurie d’eau, les mauvaises récoltes et l’élévation du niveau de la mer pourraient déplacer 216 millions de personnes à l’intérieur de leur propre pays, en plus de celles qui traversent les frontières. Les personnes qui se déplacent sans protection juridique deviennent vulnérables à l’exploitation criminelle et aux mouvements politiques extrémistes. Les laisser dans des situations juridiques précaires c’est non seulement les abandonner mais aussi créer les conditions favorables à la violence politique.

Le cercle vicieux

À travers différentes régions et contextes politiques, un cercle vicieux relie le stress climatique, la migration sans protection et l’extrémisme politique. Le stress climatique sape la gouvernance : lorsque les États ne peuvent pas fournir l’eau, la nourriture et les services de base, les gens se déplacent. En l’absence de voies légales, ce déplacement devient irrégulier, et la migration irrégulière devient elle-même le terreau des discours extrémistes sur l’invasion, le chaos et la menace civilisationnelle qui radicalisent certains individus et en recrutent d’autres.

Dans la Corne de l’Afrique, Al-Shabaab a exploité les conditions de sécheresse pour recruter parmi les populations déplacées, en distribuant de la nourriture et de l’eau là où l’État ne le peut pas et en se positionnant comme un gouvernement alternatif. En Syrie et en Irak, l’État islamique prenait systématiquement le contrôle des infrastructures hydrauliques, détournant des cours d’eau, inondant des villages et revendant l’eau à des populations désespérées. En fait, une analyse mondiale a montré que le terrorisme lié à l’eau avait plus que triplé entre 1970 et 2016.

Le vide juridique est devenu une arme

Ce qui rend ce cycle si dangereux, c’est le vide juridique en son centre. Le droit international ne reconnaît toujours pas les personnes déplacées par le climat comme une catégorie protégée. La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés n’a pas été conçue pour répondre à la dégradation de l’environnement ou aux catastrophes naturelles, et aucun instrument contraignant n’est venu combler cette lacune. Cela signifie que les personnes fuyant les impacts du changement climatique sont poussées vers les mêmes voies irrégulières que d’autres migrants sans papiers, exposées aux réseaux de passeurs, à l’exploitation par le travail, à la détention et à l’expulsion.

Il existe une mosaïque de mesures de protection partielles, mais son caractère inégal est la preuve la plus claire de cette lacune. La Convention de Kampala oblige les États africains à protéger les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays par des catastrophes, y compris climatiques, mais cette protection s’arrête aux frontières nationales. De même, l’Union Falepili entre l’Australie et Tuvalu a créé la première voie de mobilité climatique bilatérale au monde, quoique seulement pour 280 personnes par an en provenance d’un seul pays.

Les litiges nationaux liés aux déplacements climatiques augmentent, mais chaque victoire ne s’applique que dans la juridiction qui l’a prononcée. Les chercheurs ont depuis longtemps rendu compte de pourquoi aucune solution plus globale n’a encore vu le jour : la plupart des déplacements brouillent les lignes entre migration volontaire et migration forcée, rendant les procédures judiciaires et les définitions réglementaires difficiles à atteindre politiquement. En fin de compte, les efforts visant à étendre les protections restent lents et politiquement contestés, laissant des millions de personnes sans protection sur le papier et encore plus sans protection dans la pratique.

Ce « vide juridique » nuit aux migrants et fait le jeu des acteurs politiques qui cherchent à leur fermer la porte. En l’absence de cadres de protection clairs, toute personne déplacée par le climat arrivant par des voies irrégulières devient une « preuve » pour ceux qui présentent la migration comme une crise qu’il faut endiguer. 

Cette distinction est importante car le vide juridique peut être exploité tant par des acteurs criminels que par des extrémistes. Les passeurs exploitent le désespoir, les partis extrémistes renforcent leur pouvoir via des programmes anti-immigrés et les groupes terroristes recrutent parmi les populations déplacées. L’absence de voies légales pour la mobilité climatique augmente le recours aux voies irrégulières, ce qui alimente ensuite les discours mêmes qui bloquent la protection.

Verts en apparence

Dans le même temps, les groupes extrémistes adoptent le langage environnemental lui-même comme justification. Environ un répondant sur cinq à une enquête menée au Royaume-Uni adhérait à l’idéologie écofasciste : la croyance selon laquelle l’immigration constitue une forme de destruction environnementale et que des actions violentes contre les immigrés sont justifiées pour protéger la pureté écologique de la nation. 

Les questions du sondage étaient directement tirées du manifeste de l’auteur de l’attentat de Christchurch, qui qualifiait l’immigration de « guerre environnementale ». Cependant, ces mêmes répondants n’ont pas obtenu de scores élevés en matière de préoccupation environnementale et ne se sont pas identifiées comme écologistes. Les chercheurs nomment ce phénomène la « politique de l’avocat » : verte à l’extérieur mais d’extrême droite à l’intérieur, dans laquelle les préoccupations environnementales servent d’emballage bien commode pour des engagements ethno-nationalistes et autoritaires préexistants.

De fait, les attaquants d’El Paso et de Christchurch ont tous deux invoqué la durabilité écologique pour justifier le massacre d’immigrés. En 2019, l’auteur de l’attentat de Christchurch s’est déclaré « écofasciste » dans un manifeste qui présentait l’immigration comme une menace écologique avant de tuer 51 personnes. Cinq mois plus tard, l’attaquant d’El Paso, qui citait Christchurch comme modèle, a tué 23 personnes et justifié son attaque comme une défense contre la dégradation de l’environnement qu’il attribuait à l’immigration. 

Les chercheurs qualifient ces deux manifestes de reformulation de l’exclusion raciale comme un salut environnemental qui traite la migration comme une menace environnementale plutôt que comme une réaction humaine prévisible face aux changements environnementaux. 

C’est au milieu de ce continuum que se concentre le danger. Une enquête expérimentale menée en 2025 auprès de près de 2 000 résidents britanniques a révélé que le désespoir climatique et un sentiment d’effondrement social, combinés à des prédispositions pour l’autoritarisme et la domination sociale, augmentent considérablement la susceptibilité aux idées écofascistes, ce qui suggère que la crise climatique pourrait élargir le vivier de personnes que de tels mouvements peuvent atteindre. 

Combler le fossé

Les décideurs politiques devraient donner la priorité à l’élargissement des voies légales pour les personnes touchées par le changement climatique. La création de voies régulières pour la mobilité climatique réduit la dépendance aux canaux irréguliers que la rhétorique extrémiste peut exploiter et transforme la migration en un processus encadré. La Convention de Kampala et le Traité de l’Union de Falepili montrent que des cadres contraignants sont réalisables, mais ils restent des exceptions uniques plutôt qu’une pratique courante. 

En attendant que de tels cadres existent, le litige stratégique peut être exploité pour étendre la mosaïque des protections existantes. Un examen systématique des cas de migration climatique sur six continents a révélé qu’aucune théorie juridique seule ne peut offrir de protection complète, mais que les résultats sont meilleurs lorsque les défenseurs plaident stratégiquement. Des initiatives telles que le Programme de mobilité climatique et d’innovation juridique forment désormais des avocats, des juges et des défenseurs de première ligne à utiliser délibérément ces stratégies, afin que les victoires isolées commencent à s’accumuler en un ensemble cohérent de mesures de protection plutôt qu’en une liste d’exceptions.

L’investissements doit également aller à la gouvernance. Le rapport Groundswell de la Banque mondiale estiment qu’une action concertée en matière de climat et de développement pourrait réduire la migration climatique interne jusqu’à 80 %. 

Enfin, le récit lui-même constitue un levier car la recherche expérimentale constate que le langage déshumanisant à l’égard des immigrés renforce visiblement le soutien aux politiques restrictives via la colère et le dégoût. Des enquêtes menées aux États-Unis et en Allemagne révèlent que le public considère déjà les migrants climatiques comme plus méritants que les migrants économiques, précisément parce que leur déplacement est compris comme involontaire. 

La migration a été l’un des moyens par lesquels les êtres humains s’adaptent aux changements environnementaux. La question est désormais de savoir si les gouvernements construiront les cadres juridiques et institutionnels qui la rendront sûre, ordonnée et productive, ou s’ils permettront à leur absence de continuer à alimenter l’extrémisme auquel ils prétendent eux-mêmes s’opposer.

Cet article fait partie d’une série spéciale lancée dans le cadre des travaux menés par Global Development Network (GDN) en étroite collaboration avec le Center for Systems Solutions et Future Earth US global hub, afin de soutenir l’action de recherche collaborative (CRA) du Belmont Forum sur les approches intégrées de la migration/mobilité humaine.

Gabriela Nagle Alverio
Doctorante, Programme universitaire en politique environnementale (UPEP), Université de Duke