Les cadres de mobilité climatique traditionnels traitent souvent les déplacements comme un risque futur. Pourtant, pour de nombreuses communautés autochtones à l’échelle mondiale, les déplacements environnementaux ont commencé bien avant que le changement climatique ne porte le nom de crise. Les expériences des Batwa en Ouganda et des Ogiek au Kenya montrent que les approches et les politiques de mobilité climatique ne sauraient assurer la protection des personnes les plus exposées si ces histoires de dépossession continuent d’être balayées d’un revers de la main.
Le changement climatique est souvent présenté comme un facteur de mobilité humaine. De la montée des eaux aux sécheresses prolongées, les gros titres internationaux avertissent que jusqu’à 1,2 milliard de personnes seront contraintes de se déplacer d’ici le milieu de ce siècle, et l’Afrique orientale à elle seule devrait compter jusqu’à 55 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays dans des scénarios climatiques extrêmes.
Cependant, ce récit dominant masque une injustice plus profonde : de nombreuses communautés autochtones et marginalisées considèrent que la mobilité liée au climat et à l’environnement n’est pas un phénomène nouveau ; et le déplacement n’est pas toujours possible. Au contraire, les déplacements climatiques contemporains viennent s’ajouter à des siècles de dépossession, d’exclusion et d’immobilité forcée.
Partout dans le monde, les peuples autochtones sont exposés de manière disproportionnée aux effets du changement climatique, alors qu’ils contribuent le moins aux émissions mondiales. Ils représentent environ 6 % de la population mondiale, mais protègent une grande partie de la biodiversité restante de la planète. Là où ils conservent l’accès à la terre et le pouvoir de gouvernance, la résilience environnementale tend à être plus forte ; là où ils ne l’ont pas, la vulnérabilité s’aggrave. Cette situation résulte de systèmes historiques et toujours actifs qui ont dépouillé les communautés autochtones de leurs terres et de leurs droits, tout en entravant leur capacité d’adaptation.
Le déplacement environnemental n’a pas commencé avec le changement climatique
Les cadres de mobilité climatique traditionnels traitent souvent les déplacements comme un risque futur, une conséquence malheureuse du réchauffement, des phénomènes météorologiques extrêmes ou de l’élévation du niveau de la mer. Par contre, pour les peuples autochtones à travers le monde, les déplacements environnementaux ont commencé bien avant que le changement climatique ne soit qualifié de crise.
Les expulsions forcées pour l’extraction des ressources, l’expansion agricole, les infrastructures et la conservation ont continuellement coupé les communautés de leurs terres, de leurs moyens de subsistance et de leurs systèmes culturels. Rien qu’en Afrique orientale, les Batwa d’Ouganda, du Rwanda et du Burundi ; les Ogiek, les Endorois, les Sengwer, les Illchamus et les Yaaku du Kenya ; et les Maasai de Tanzanie, pour n’en citer que quelques-uns, ont été dépossédés de leurs territoires ancestraux bien avant que la mobilité climatique n’entre dans le lexique politique.
Ces histoires déterminent qui est aujourd’hui exposé aux risques climatiques : les communautés repoussées vers des terres marginales — zones arides, plaines inondables, forêts dégradées — ont moins d’options pour s’adapter, se déplacer en toute sécurité ou rester sur place lorsque les sécheresses s’intensifient et que les écosystèmes s’effondrent. L’impact est clair : les (im)mobilités liées au climat et à l’environnement se multiplient dans la région, et les schémas de mobilité des éleveurs sont en train de changer.
Malgré cette situation, la politique climatique dominante tend à isoler les déplacements liés au climat de ces formes antérieures de déplacement environnemental. Les expulsions pour raisons de conservation, les projets de développement et les industries extractives sont traités comme des questions distinctes, bien qu’ils soient profondément liés aux changements environnementaux qui sont aujourd’hui à l’origine de la mobilité climatique. Les recherches sur les Batwa d’Ouganda mettent en lumière comment les expulsions historiques ont engendré des vulnérabilités durables en matière d’alimentation, de santé et de moyens de subsistance, aujourd’hui aggravées par des précipitations irrégulières et des températures en hausse.

La conservation comme déplacement, l’adaptation comme dépossession
Il n’existe pas d’exemple plus clair que le modèle mondial de conservation que ses critiques qualifient souvent de « conservation-forteresse ». De l’Afrique de l’Est à l’Asie du Sud et à l’Amérique latine, les zones protégées, les parcs nationaux et les réserves fauniques ont souvent été établis grâce à l’exclusion ou au déplacement des peuples autochtones, justifiés par des préjugés coloniaux selon lesquels l’utilisation des terres par les autochtones serait incompatible avec la protection de l’environnement.
Prenons les Batwa. À partir des années 1930, les autorités coloniales britanniques ont déclaré de vastes étendues de leurs forêts du sud-ouest de l’Ouganda « zones protégées ». Au début des années 1990, le gouvernement ougandais a achevé cette dépossession en déclarant les zones de Bwindi Impenetrable, Mgahinga et Echuuya zones de conservation, expulsant les Batwa sans leur consentement libre, préalable et éclairé, au nom de la protection des gorilles de montagne. Les quelque 6 200 Batwa survivants subsistent désormais sur des terres marginales, sortes de « squatters » sans terre et extrêmement vulnérables aux effets du changement climatique.
Mobilité, immobilité et injustice
La politique climatique part souvent du principe selon lequel le déplacement est une stratégie d’adaptation facilement accessible. Mais la mobilité est inégalement répartie. De nombreuses communautés autochtones sont confrontées à une immobilité forcée ou involontaire : incapables de se déplacer en raison des inégalités économiques, de la discrimination, d’un manque de reconnaissance juridique ou d’un attachement aux terres ancestrales, alors même que la viabilité de leurs conditions de vie s’atténue progressivement. Les Batwa risquent aujourd’hui de devenir ce que les experts appellent une « population piégée », exposée aux aléas climatiques, exclue de la gouvernance et sans ressources ni droits nécessaires pour se déplacer en toute sécurité.
D’autres sont contraints de se déplacer encore et encore, d’abord en raison des spoliations historiques, puis à cause de projets de développement ou de conservation, et aujourd’hui en raison de risques liés au climat. Ces déplacements répétés érodent la cohésion sociale, compromettent les moyens de subsistance et restreignent les options de mobilité futures. Les déplacements dus au changement climatique ne constituent donc pas un événement isolé, mais s’inscrivent dans un continuum d’injustice environnementale.
Bien que le GIEC reconnaisse que la vulnérabilité est façonnée par des facteurs historiques et structurels, la gouvernance de la mobilité climatique s’attaque rarement à ces continuités, traitant les dépossessions passées comme non-pertinentes pour les politiques actuelles, comme si la vulnérabilité se réinitialisait à chaque nouvelle crise.
Vers une approche écologiquement juste de la mobilité climatique
Un corpus croissant de jurisprudence régionale et mondiale offre un point de départ. En Afrique, la décision de la Commission africaine dans l’affaire Endorois (2010) et l’arrêt de la Cour africaine dans l’affaire Ogiek (2017, avec des réparations ordonnées en 2022) ont tous deux jugé que les expulsions de communautés autochtones motivées par la conservation violaient les droits protégés par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, bien que la mise en œuvre dans les deux cas reste lente et contestée.
Les engagements politiques régionaux et internationaux évoluent également, et la plupart d’entre eux identifient la participation comme un principe fondamental. Au niveau de l’UA, la Convention de Kampala (2009) sur les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays et la Stratégie (2022-2032) en matière de changement climatique et de développement résilient de l’UA engagent les États membres à adopter des réponses inclusives et fondées sur les droits.
Au niveau international, l’Action pour l’autonomisation climatique de la CCNUCC et la Plateforme des communautés locales et des peuples autochtones (LCIPP) intègrent les savoirs, l’éducation et la participation publique des autochtones à l’action climatique.
Cependant, aucun de ces instruments ne s’est traduit en protections opérationnelles pour des communautés comme les Batwa, qui restent absentes dans la planification nationale de l’adaptation en Ouganda malgré leur vulnérabilité climatique aiguë ; une situation commune aux communautés autochtones et minoritaires du monde entier.
Une approche écologiquement juste devrait donc briser les cloisons qui séparent actuellement le développement durable, la réduction des risques de catastrophe, la gouvernance des migrations, l’adaptation au changement climatique et le renforcement de la résilience, en les remplaçant par des cadres participatifs fondés sur les droits, ancrés dans le consentement libre, préalable et éclairé, ainsi que sur un fondement de justice qui reconnaît comment les communautés autochtones sont devenues vulnérables — et pourquoi.
Concrètement, cela signifie :
- Reconnaître les droits fonciers et territoriaux autochtones comme essentiels à l’adaptation au changement climatique.
- Considérer la conservation, le développement et l’action climatique comme des facteurs potentiels de déplacement, et non comme des solutions neutres.
- Prendre en compte l’immobilité comme une vulnérabilité climatique plutôt que comme un échec individuel.
- Lier la gouvernance de la mobilité climatique à la justice réparatrice pour la dépossession historique.
Alors que les impacts climatiques s’intensifient, la question ne limite pas à identifier le nombre de personnes qui seront déplacées, mais aussi quels déplacements sont jugés acceptables, quelle (im)mobilité est ignorée et quelles histoires sont effacées. Si elle ne s’attaque pas à ces injustices, la politique de mobilité climatique risque de reproduire les vulnérabilités mêmes qu’elle préte






