Environnement, énergie et nature

Protéger les côtes de l’Afrique de l’Ouest, c’est protéger les moyens de subsistance

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Esther Ekua Amonuwa Quaicoe, Oscar Gbadago and Margaret Fafa Awushie Akwetey

Les 6 000 kilomètres de côtes de l’Afrique de l’Ouest abritent des millions de personnes et de riches écosystèmes. Cependant, l’érosion, l’élévation du niveau de la mer et le développement non planifié les dégradent rapidement. Des recherches menées sur plusieurs sites de la région révèlent à la fois l’ampleur des dégâts et les mesures concrètes qui peuvent encore aider à protéger ces côtes. Les responsables politiques qui agiront sur la base de ces données peuvent préserver les moyens de subsistance, la biodiversité et les infrastructures essentielles avant que les pertes ne deviennent irréversibles.

S’étendant de la Mauritanie au Nigeria, en passant par le Cap-Vert, São Tomé-et-Príncipe, les 6 000 kilomètres de côtes de l’Afrique de l’Ouest abritent certains des littoraux les plus productifs et les plus riches en biodiversité du continent. 

Ces côtes comprennent des mangroves, des lagunes, des estuaires, des deltas et des zones intertidales qui offrent des lieux d’alevinage aux poissons, des habitats aux oiseaux migrateurs et des ressources essentielles aux communautés côtières. Environ 31 % de la population de la région y vit, et c’est là qu’on trouve la plupart de ses infrastructures. 

Mais ce même littoral subit une pression croissante. La croissance démographique rapide, l’urbanisation non planifiée, l’extraction du sable, la destruction des mangroves et l’accélération des effets du changement climatique contribuent à ce que ce précieux écosystème soit confronté à un éventail de défis majeurs.

L’ampleur du changement littoral

Selon les données provenant de plusieurs sites de la région, une érosion côtière constante refaçonne déjà les modes de vie et les paysages. Sur l’île de Victoria, au Nigeria, par exemple, les processus naturels à eux seuls ont entraîné un recul moyen de 1,7 mètre par an. Plus à l’est, le littoral d’Ada Foah, au Ghana, s’érode depuis 1926 à un rythme moyen de 3,5 mètres par an, provoquant une perte nette de plus de 280 mètres. Entre 1974 et 2012, les plages d’Elmina, de Cape Coast et de Moree, au Ghana, ont reculé d’environ 1,2 mètre par an. Et dans le delta du Niger, au Nigeria, l’érosion a dépassé l’accrétion entre 2010 et 2012, entraînant la perte de 9,1 kilomètres carrés de terres.

La menace imminente pour la valeur écologique et économique

La valeur écologique de ces côtes est bien documentée. Les plages de sable abritent des crabes, des bivalves et des vers. Quant aux côtes rocheuses, elles accueillent des algues et les invertébrés qui y sont associés. Les mangroves et les estuaires servent de zones de reproduction et d’alevinage essentielles pour les poissons et crustacés commercialement importants, ainsi que de sites d’alimentation et de nidification pour les oiseaux migrateurs.

De même, les estuaires d’Afrique de l’Ouest fonctionnent comme des zones d’alevinage essentielles qui permettent de soutenir les pêches de capture marine régionales dont la production avoisine 4 à 5 millions de tonnes de poisson par an. La côte ouest-africaine abrite également la majorité des mangroves du continent, garantissant une productivité et une biodiversité élevées.

Des recherches menées dans l’ensemble de la région montrent que les côtes du Sénégal et de la Mauritanie abritent d’importantes mangroves et des oiseaux littoraux, tandis que la Guinée-Bissau, la Gambie et la Sierra Leone comptent toutes des forêts denses riches en crustacés et en oiseaux aquatiques migrateurs. Les lagunes et les rivages rocheux du Ghana servent de point chaud de biodiversité et de nurserie à poissons, tandis que le delta du Niger, au Nigeria, reste l’un des plus grands systèmes de mangroves d’Afrique. Ces écosystèmes offrent également des avantages socio-économiques évidents : ils soutiennent la pêche locale, le tourisme côtier et les petites industries et contribuent de manière significative aux moyens de subsistance et à la sécurité alimentaire dans toute la région.

Pourtant, les caractéristiques qui rendent ces côtes productives les rendent également vulnérables. Le bas niveau d’une grande partie du littoral augmente l’exposition aux ondes de tempête et à l’élévation du niveau de la mer. La migration rapide et les établissements spontanés sur le littoral intensifient la pression sur des écosystèmes déjà sous pression. Le ruissellement agricole augmente les niveaux de nutriments et de pesticides dans les estuaires, contribuant à l’eutrophisation. L’extraction du sable, la perturbation des flux de sédiments et la déforestation des mangroves accélèrent l’érosion au-delà des taux naturels.

Érosion côtière à Saint-Louis, au Sénégal. Photo : Djiby Sambou

Ce que les responsables politiques de la région devraient faire ensuite

Dans toute l’Afrique de l’Ouest, des recherches  suggèrent que l’ingénierie réactive, site par site, ne suffit pas pour atténuer les menaces qui pèsent sur le littoral de la région. En effet, une évaluation réalisée en 2019 par la Banque mondiale au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Togo a révélé qu’environ 56 % du littoral subit un taux d’érosion moyen de 1,8 mètre par an, le coût de la dégradation côtière atteignant 3,8 milliards de dollars (5,3 % du PIB de la région) rien qu’en 2017. Les taux d’érosion locaux peuvent être bien plus élevés : jusqu’à 5 mètres par an dans certaines parties du Togo et encore plus à proximité des ports et des barrages. 

Au Ghana, les études des côtes d’Accra et d’Elmina recommandent une gestion coordonnée du littoral qui combine des structures dures avec des approches plus souples telles que la reconstitution des plages et des lignes de retrait du trait de côte soigneusement définies. D’autres données provenant d’Ada Foah et d’autres recommandations sur lignes de retrait pour la côte d’Accra viennent soutenir cette approche. 

Au Sénégal et au Bénin, une analyse détaillée de l’évolution du trait de côte et des interventions passées a mis en évidence les limites de la gouvernance actuelle et appelé à des stratégies d’adaptation renforcées intégrant des ouvrages de protection à une meilleure planification. Les examens régionaux soulignent la nécessité d’approches hybrides combinant des infrastructures grises avec des solutions fondées sur la nature telles que la restauration des mangroves, la réhabilitation des dunes et la reconstitution des plages. 

De même, les travaux transfrontaliers menés entre le Togo et le Bénin dans le cadre du Programme de gestion du littoral ouest Africain (WACA) démontrent la faisabilité de combiner les épis (des structures de défense côtière), le remplacement du sable et la restauration des écosystèmes sur des dizaines de kilomètres de littoral commun. Le programme WACA et les initiatives connexes soulignent également l’intérêt des solutions fondées sur la nature en tant que compléments ou alternatives à l’ingénierie dure, tout en appelant à des systèmes de données plus solides, à la participation communautaire et à la coopération régionale.

Le Nigeria a commencé à développer des systèmes de collecte et de gestion des données météorologiques et océanographiques le long de la côte. Des examens régionaux plus larges recommandent de traiter les cellules sédimentaires et la dérive littorale comme des systèmes partagés nécessitant une gestion coordonnée au-delà des frontières nationales, ainsi que l’échange ouvert de données, le renforcement des capacités et la planification multipartite.

À l’issue de l’ensemble de ces travaux, on note la nécessité de politiques proactives, multidimensionnelles et fondées sur les sciences naturelles et sociales. Les gouvernements nationaux devraient établir des zones de retrait claires, réglementer l’extraction du sable et protéger et restaurer les peuplements de mangroves et les zones humides côtières restants. 

La coopération régionale est tout aussi importante : les cellules sédimentaires et la dérive littorale ne respectent pas les frontières nationales, de sorte qu’un suivi et une gestion coordonnés à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest permettrait d’améliorer les résultats.

Bien plus, les communautés locales doivent participer à la conception et à la mise en œuvre des mesures d’adaptation. Les projets d’ingénierie descendants qui ignorent les connaissances et les moyens de subsistance locaux sont généralement voués à l’échec ou créent de nouvelles vulnérabilités.

Enfin, les investissements dans la collecte de données à long terme, la surveillance du littoral, les budgets sédimentaires et les indicateurs socio-économiques permettront aux responsables politiques de passer d’une réponse de crise à une adaptation planifiée. Le programme WACA (et les initiatives connexes) démontrent déjà que la combinaison de mesures dures et souples, de solutions basées sur la nature, de la participation communautaire et de la collaboration régionale est à la fois faisable et nécessaire.

Les côtes de l’Afrique de l’Ouest restent très productives et importantes sur le plan écologique. Elles continuent de soutenir la pêche, la biodiversité et les besoins quotidiens de millions de personnes. Mais les pressions combinées du changement climatique et de l’activité humaine érodent ce fondement. Les recherches que nous, et d’autres, avons menées montrent à la fois l’ampleur de la menace et les mesures concrètes qui peuvent encore faire la différence. Par conséquent, les responsables politiques qui agiront sur la base de ces données peuvent contribuer à ce que ces côtes continuent de fournir des moyens de subsistance pour les communautés et les écosystèmes pour les décennies à venir.

Esther Ekua Amonuwa Quaicoe
Étudiante en master de sciences halieutiques et aquatiques, Université de Cape Coast, Ghana
Oscar Gbadago
Assistant d'enseignement, Département des pêches et des sciences aquatiques, Université de Cape Coast
Margaret Fafa Awushie Akwetey
Maître de conférences, Département des pêches et des sciences aquatiques, Université de Cape Coast