L’une des questions cruciales qui constitue l’objet des études relatives au développement est de savoir qui détient l’autorité et la légitimité pour produire des connaissances scientifiques sur les forêts, l’Arctique ou la savane. Cette question est d’autant plus importante lorsqu’il s’agit de veiller à ce que les voix des peuples autochtones soient prises en compte, afin de souligner leur statut non pas d’objets de recherche, mais de détenteurs et de créateurs de savoir.
Les systèmes internationaux de financement scientifique considèrent les peuples autochtones comme des objets de recherche et des sources de données, plutôt que comme des co-créateurs de connaissances et de science. Les connaissances sur les peuples autochtones sont produites sans leur participation significative, avant d’être utilisées pour réguler leur existence.
Pire encore, le rôle des partenaires autochtones dans la recherche se réduit à « faire le lien entre les scientifiques et le territoire », sans budget dédié ni droit d’auteur ni retour significatif pour leur communauté au-delà des déplacements pour assister à des événements. Il faut se pencher sur cette présence symbolique et décorative.
Il s’agit d’un défi particulier, mais sa racine est la même que celle du décalage bien connu dans le financement mondial de la lutte contre le changement climatique, où l’on estime que moins de 1 % des ressources atteignent directement les territoires autochtones et les communautés traditionnelles. Ici, le goulot d’étranglement est l’accès au financement de la recherche : l’exclusion commence avant même que le déboursement n’ait lieu, dans la manière dont la science définit qui possède les connaissances et les compétences, et qui est considéré comme un « chercheur ». Pourtant, la science occidentale reconnait les peuples autochtones comme les principaux gardiens de près de 30 % des terres et des océans, et les conservateurs de près de 80 % de la biodiversité mondiale restante.
Obstacles structurels : équité, reconnaissance et leadership
Les connaissances autochtones sont souvent considérées comme non scientifiques. La distinction même entre ce que les chercheurs et les bailleurs de fonds nomment ou ne nomment pas « science » a affaibli les savoirs autochtones. L’une des solutions pour répondre à cette préoccupation est de rendre plus équitables les relations entre chercheurs autochtones et non autochtones.
Il s’agit essentiellement d’une question de reconnaissance. La différence est subtile mais déterminante : l’équité suppose un modèle de science unique dans lequel les peuples autochtones devraient être inclus et intégrés à des conditions plus équitables. La reconnaissance signifie accepter que les peuples autochtones disposent de leurs propres méthodologies pour produire des connaissances, et que les bailleurs de fonds ne devraient pas les traduire ou les adapter aux formats scientifiques occidentaux, mais soutenir et nourrir lesdites connaissances.
En Amérique latine, on peut citer l’exemple des « mingas de pensamiento » — des espaces collectifs où l’on partage la nourriture et les connaissances. Une approche de recherche qui reconnaît que l’expertise des peuples autochtones pourrait placer les « mingas de pensamiento » au rang de méthodologie de terrain à part entière.
Cette approche diffère fortement des systèmes d’évaluation scientifique dominants, où les questions posées sont souvent : « Quel est votre diplôme ? Quel est votre poste ? » De tels filtres peuvent invisibiliser les aînés qui, sans diplôme officiel, sont capables d’identifier une cinquantaine de variétés de manioc en un clin d’œil – plus que n’importe quel biologiste nouvellement arrivé sur le territoire.
Ces barrières structurelles constituent l’une des raisons pour lesquelles le savoir autochtone continue d’être traité, au sein de la science et de ses systèmes de financement, comme un objet de recherche ou comme un moyen de relier la science aux territoires, plutôt que comme une science en tant que telle.
Que faut-il faire pour valoriser les savoirs autochtones ?
Plusieurs mesures pratiques pourraient renforcer la reconnaissance et le leadership des peuples autochtones et des communautés locales dans la recherche scientifique.
D’abord, chaque appel de proposition de recherche devrait inclure un exercice de cadrage obligatoire consacré à la co-création avec les peuples autochtones et les communautés locales, conçu en collaboration avec leurs organisations et leurs communautés dès le début, et pas seulement pendant la phase de consultation.
Deuxièmement, les communautés et les organisations dont les territoires accueillent des projets devraient bénéficier d’un accès direct au financement, avec un comité directeur autochtone détenant un réel pouvoir décisionel, plutôt qu’un rôle consultatif.
Troisièmement, chaque projet financé devrait établir une capacité et une infrastructure durables sur le territoire : ses propres systèmes d’information et méthodologies, des chercheurs formés, et un référentiel de connaissances qui demeure après la fin du financement.
Enfin, l’appel de propositions devrait utiliser un langage accessible aux peuples autochtones, reconnaissant que le terme « recherche » n’est pas un terme ou un concept qu’ils utilisent de la même manière.
Nous ne partons pas de zéro. Depuis 2010, le Canada exige que les propositions de recherche des programmes interorganismes comportant un volet de recherche autochtone comprennent un plan formel d’engagement communautaire. Il entretient également un « Cercle de leadership autochtone en recherche » qui conseille les organismes de financement.
En Thaïlande, le projet de l’Association Pgakenyaw pour le développement durable illustre qu’un modèle « d’école de terrain » peut rassembler les communautés, le gouvernement, le monde universitaire et les ONG autour de l’idée que les écosystèmes et le patrimoine culturel sont indissociables.
Le financement dirigé par les peuples autochtones est également déjà opérationnel. En Amazonie brésilienne, Podáali, la plateforme Shandia de l’Alliance mondiale des communautés territoriales et la Fondation autochtone FSC démontrent que la gestion financière dirigée par les peuples autochtones est une réalité opérationnelle. Le Brésil offre également deux exemples récents qui montrent que ce programme a déjà une portée concrète. Le programme « Learning Pathway – Innovation for Climate Adaptation: Guardians of Biodiversity » (Parcours d’apprentissage – L’innovation pour l’adaptation au changement climatique : les gardiens de la biodiversité) forme des responsables communautaires à s’engager directement pour la Convention sur la diversité biologique. Et le projet « Entre Ciências : Territórios de Saber em Diálogo » (Entre les sciences : Territoires de connaissance en dialogue) investira 7 millions de dollars sur cinq ans pour la formation des chercheurs issus des communautés autochtones et traditionnelles en Amazonie et dans le Cerrado, notamment en finançant des recherches locales et des outils de souveraineté des données.
Pourquoi est-ce important aujourd’hui pour la science et le développement durable
La Plateforme des communautés locales et des peuples autochtones organise cette année deux sessions de consultation ouvertes pour définir son prochain programme de travail quadriennal. En 2025, la Convention sur la diversité biologique a tenu la première réunion d’un nouvel organe permanent dédié aux connaissances, aux droits et à la participation des peuples autochtones et des communautés locales à la politique de biodiversité.
Lors de la COP30, le Programme de Belém pour la mise en œuvre des technologies a été approuvé et le Fonds « Tropical Forest Forever » a été lancé. Le premier renouvelle le Mécanisme technologique de la Convention sur le climat, et le second est une initiative mondiale de financement mixte menée par le Brésil qui vise à allouer au moins 20 % des fonds aux peuples autochtones et aux communautés locales (PACL). Ces initiatives créent une portée institutionnelle pour enraciner la participation des peuples autochtones non seulement dans le financement de la recherche sur la biodiversité, mais aussi dans la future coopération technologique de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.
Des collaborations de recherche multilatérales sont en cours de conception, avec de nombreux projets se déroulant sur les territoires des peuples autochtones et des communautés locales. Ce financement de la recherche doit s’aligner sur les processus internationaux de politique environnementale, ainsi que sur les priorités, les pratiques et les structures de gouvernance des PACL, tout en intégrant leurs savoirs de manière équitable.
Ces processus ouvrent la possibilité de déterminer si le savoir autochtone deviendra coauteur des agendas scientifiques et technologiques mondiaux ou s’il restera une note de bas de page dans les remerciements.











