Droits fondamentaux et égalité

L’expansion du système éducatif au Ghana a-t-elle favorisé la mobilité ? 

6 min

by

Nicola Branson and Emma Whitelaw

De nombreux pays en développement ont toujours des difficultés à garantir l’élargissement de l’accès à l’éducation de base pour une plus grande égalité des chances. Dans le cas du Ghana, la scolarisation gratuite et obligatoire jusqu’au lycée a contribué à accroître la fréquentation et à améliorer le niveau d’instruction. Mais un accès plus large à l’éducation suffit-il à améliorer les perspectives des enfants issus de milieux défavorisés ?

Pour apporter une réponse, nous évaluons l’impact de la politique de gratuité du collège au Ghana. Les politiques éducatives du pays ont globalement augmenté les niveaux de scolarisation, mais ont joué un rôle plus limité dans la favorisation de la mobilité ascendante des enfants nés de parents moins instruits. 

En harmonisant plusieurs vagues de l’enquête sur les niveaux de vie au Ghana (Ghana Living Standards Surveys), nous suivons la mobilité éducative des personnes nées entre 1958 et 1992.  Nous mesurons la mobilité en fonction du niveau d’instruction moyen des enfants nés de pères se situant dans la moitié inférieure de la distribution des niveaux d’instruction. Si tous les enfants nés de pères dans la moitié inférieure restaient dans cette même moitié, leur rang centile moyen serait de 25 (aucune mobilité). Si ces enfants étaient répartis uniformément sur l’ensemble de la distribution (mobilité totale), leur rang centile moyen serait de 50, indiquant une plus grande mobilité ascendante pour les enfants issus de milieux défavorisés.

Nous constatons que, malgré la progression rapide du niveau d’instruction depuis l’indépendance, les enfants issus de familles moins instruites occupent approximativement la même position dans la répartition selon le niveau d’instruction que les générations précédentes : le 38e centile pour les hommes et le 35e centile pour les femmes. En d’autres termes, plus d’enfants vont à l’école, mais ceux issus de familles moins instruites ne parviennent pas à se hisser à des positions nettement plus élevées dans la répartition selon le niveau d’instruction que les générations précédentes.

Expansion éducative rapide mais mobilité limitée

Le Ghana a réalisé des investissements considérables dans l’élargissement de l’accès à l’éducation.  Parmi les réformes majeures, on compte la réduction de la durée de l’enseignement pré-universitaire (1987) de 17 à 12 ans, l’éducation de base universelle gratuite et obligatoire (FCUBE) en 1996 — y compris le collège gratuit — et, plus récemment, le lycée gratuit en 2017.

En conséquence, le niveau d’instruction n’a cessé d’augmenter. La figure 1 montre que chaque cohorte successive a terminé plus d’années scolaires la précédente. En moyenne, une femme née au début des années 1960 comptait 4,8 années d’études, contre 7,4 pour un homme. Pour les personnes nées entre 1988 et 1992, ces chiffres sont passés respectivement à 8,1 et 9,6. Les progrès ont donc été particulièrement rapides pour les femmes, réduisant l’écart entre les sexes au fil du temps. Les régions du nord ont également connu des progrès particulièrement rapides.

Figure 1 : Instruction moyenne des filles et des fils par année et région de naissance

Source : Calculs propres à partir des enquêtes GLSS 1-3, 5-7 (données pondérées).

Malgré une forte augmentation des niveaux de scolarisation, nous trouvons peu de signes d’une mobilité accrue à l’échelle nationale, ce qui suggère que seule la généralisation de l’accès à l’éducation n’est pas assez pour améliorer sensiblement la situation éducative des enfants issus de familles moins instruites. Mais cela masque une réalité régionale importante.

Réduction des écarts de mobilité entre les régions

Le Ghana présente un fossé Nord-Sud de longue date, enraciné dans les politiques coloniales et post-indépendance qui priorisaient les investissements dans les infrastructures et l’instruction du Sud.  La figure 2 illustre l’existence autrefois d’une convergence significative de la mobilité intergénérationnelle au chapitre de l’éducation entre les régions au fil du temps, principalement grâce aux progrès réalisés dans le Nord.

Les fils nés dans le Nord au début des années 1960 avaient une mobilité ascendante très limitée, occupant généralement des positions inférieures au 20e centile de la distribution nationale en matière d’instruction. En revanche, ceux nés à la fin des années 1980 ont atteint une position attendue autour du 33e centile de cette distribution. Par conséquent, ils ont atteint des niveaux d’instruction plus élevés que leurs pères, tout en restant bien en dessous de la médiane.

Dans le même temps, la mobilité a légèrement diminué dans les régions côtières et centrales. Dans l’ensemble, l’écart de mobilité entre le Nord et le Sud s’est réduit, comblant environ les deux tiers de la différence initiale.

Figure 2 : Mobilité des enfants nés de pères situés dans la moitié inférieure de la répartition selon le niveau d’instruction, par région

Source : Calculs propres à partir des enquêtes GLSS 1-3, 5-7 (données pondérées). L’écart de mobilité entre le Nord et le Sud s’est réduit, en particulier pour les femmes.

Le collège gratuit a-t-il favorisé la mobilité sociale ?

Pour répondre à cette question, nous comparons les cohortes les plus jeunes ayant profité du collège gratuit à des cohortes légèrement plus âgées qui n’en ont pas profité, en particulier dans les districts où la réforme avait le plus de chances de modifier la scolarisation.

Le collège gratuit a apporté des effets positifs pour ce qui est du niveau d’instruction. Dans les zones où les possibilités d’expansion étaient plus grandes, cette politique a augmenté de 15 points de pourcentage la probabilité qu’un élève termine le collège, passant d’environ 60 % à 75 %. Les gains ont été encore plus importants pour les femmes et les personnes nées dans les régions du Nord (les deux ayant enregistré des gains de 19 points de pourcentage). 

Cependant, ces gains au niveau de la scolarisation se sont-ils traduits par une plus grande mobilité sociale ? Au niveau national, l’effet sur la mobilité est modeste, mais il existe des variations régionales notables.

Pour les femmes nées dans les régions du Nord, le collège gratuit a augmenté le niveau d’instruction attendu d’environ 5 points de centile, soit une progression significative.

Une forte persistance intergénérationnelle malgré l’expansion de l’éducation

Le collège gratuit a considérablement augmenté les taux de scolarisation, mais n’a pas permis d’améliorer l’égalité des chances à l’échelle nationale de manière significative. Cela signifie que les enfants de pères plus instruits continuent de profiter d’un avantage dans la répartition nationale de l’instruction. Le collège gratuit a, malgré tout, renforcé la mobilité sociale ascendante dans le Nord, réduisant ainsi les disparités régionales. L’expérience du Ghana témoigne à suffisance que l’élargissement   de l’accès à l’éducation est manifestement important, mais l’accès universel seul ne suffit pas à égaliser les chances entre les générations. Bien que davantage d’enfants aillent à l’école et achèvent leur éducation de base, ceux issus de familles moins instruites se heurtent encore à des obstacles majeurs pour accéder à des positions plus élevées dans la répartition selon le niveau d’instruction. Selon les recherches, pour combler ces écarts, il faudra plus que le simple accès : il faudra améliorer la qualité de l’enseignement, ouvrir des voies vers des niveaux d’éducation supérieurs et mettre en œuvre des réformes structurelles plus larges qui façonnent les opportunités. 

Cet article fait partie d’une série co-publiée par GlobalDev et UNU-WIDER, qui présente les articles de recherche retenus pour la Conférence WIDER 2026 sur le développement, consacrée à l’industrialisation verte et à la croissance inclusive dans un ordre mondial fracturé. Il est également disponible sur le blog de l’UNU-WIDER.
(Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur ou des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut ou de l’Université des Nations Unies, ni celles des bailleurs de fonds du programme ou du projet)

Nicola Branson
Directeur de la recherche à l\'Unité de recherche sur le travail et le développement en Afrique australe (SALDRU) de l\'Université du Cap
Emma Whitelaw
Chercheuse postdoctoral, Unité de recherche sur le travail et le développement en Afrique australe (SALDRU), Université du Cap.