De récentes épidémies ont révélé les faiblesses des systèmes de santé animale dans le monde entier. Dans de nombreux cas, les responsables politiques ne disposent toujours pas de preuves cohérentes sur l’ampleur et les conséquences économiques des maladies animales. L’Europe dispose de nombreuses institutions nécessaires pour combler cette lacune, mais le bloc doit faire de la santé animale un investissement stratégique plutôt qu’un coût supporté après une épidémie.
La réapparition de la « lucilie bouchère » (new world screwworm) aux États-Unis a provoqué une onde de choc dans tout le secteur de l’élevage. En Afrique centrale, une souche rare d’Ebola est réapparue. Dans le même temps, le hantavirus reste une menace permanente plusieurs mois après son apparition sur un bateau de croisière – un rappel que les maladies se déplacent aussi librement que nous.
Pour chaque épidémie, les origines et les voies de transmission diffèrent, mais il existe un facteur commun : un agent pathogène qui se transmet des animaux aux humains. Environ les trois quarts des nouvelles maladies humaines sont d’origine animale. Pourtant, elles pourraient être endiguées à la source avant de décimer les systèmes alimentaires et de sauter d’une espèce à l’autre, si les responsables politiques étaient capables d’estimer à sa juste valeur la santé animale.
Cette valeur accordée à la santé animale a évolué parallèlement au rôle des animaux domestiques dans la société. Avec l’industrialisation de l’élevage, le prix de la viande, du lait et des œufs a baissé. Et là où les chevaux étaient autrefois si importants que la formation en santé animale était basée sur la médecine équine, les dépenses de santé consacrées aux porcs, aux moutons et à la volaille aux États-Unis ne représentent que quelques dollars par an et par animal. À l’inverse, les dépenses de santé pour les chiens peuvent atteindre 620 dollars par an et par animal.
Le problème central c’est que les agences et autorités sanitaires sont mieux indiquées pour répondre à une épidémie ponctuelle que pour mesurer tout le fardeau d’une mauvaise santé animale. Pourtant, la maîtrise de ce fardeau permettrait aux responsables de prendre des décisions mieux éclairées afin de déterminer les axes de renforcement des défenses vétérinaires et ceux où la prévention pourrait avoir le plus grand impact.
Mesurer les coûts des maladies animales
Savoir quelles sont les maladies qui existent n’est qu’une partie du défi. Il est également nécessaire pour les responsables politiques de comprendre les coûts de ces maladies, qui supporte ces coûts, quelles interventions peuvent les prévenir et où les investissements pourraient avoir le meilleur rendement.
C’est là l’argument principal du programme Global Burden of Animal Disease (GBADs, « l’impact mondial des maladies animales ») qui développe des méthodes pour mesurer les pertes économiques et sanitaires plus larges associées aux maladies animales. Cela n’est pas aussi simple que d’additionner les coûts attribués à chaque maladie. Dans de nombreux cas, les maladies se chevauchent, une maladie entraînant des infections secondaires et une plus grande vulnérabilité.
Le programme GBADs a mis au point une « enveloppe de perte de santé animale » pour comparer la production actuelle à un état théorique de bonne santé tout en tenant compte des dépenses destinées à endiguer les maladies. Cette approche permet d’éviter le double comptage lorsque plusieurs maladies contribuent aux mêmes pertes.
Cette distinction est importante. Une étude du GBADs sur les maladies et les problèmes de santé courants chez les vaches laitières au Royaume-Uni a estimé les pertes annuelles à 404 £ par vache, soit environ 60 000 £ pour un troupeau typique. Mais surtout, les maladies les plus coûteuses n’étaient pas nécessairement celles pour lesquelles le contrôle apporterait les plus grands bénéfices.
Comprendre les facteurs de risque peut, de la même manière, aider à orienter des interventions plus ciblées et à empêcher une épidémie de devenir une crise sanitaire plus générale. En 2024, la peste des petits ruminants (PPR), une maladie dévastatrice chez les moutons et les chèvres, a atteint la Roumanie pour la première fois, en apparaissant sur la côte de la mer Noire. Cette côte abrite également Midia, l’un des ports les plus actifs du continent pour l’exportation d’animaux vivants.
Cependant, le véritable fardeau des maladies animales en Europe n’a pas été entièrement quantifié au point d’éclairer de façon cohérente les politiques à l’échelle de l’UE et à renforcer les défenses. Pour combler cette lacune, il faudra investir durablement dans l’observation et la recherche.
Le manque de ressources en matière de santé animale
À l’échelle mondiale, la santé animale ne reçoit que 0,6 % des dépenses de santé, ce qui équivaut à environ 60 milliards de dollars par an. À titre de comparaison, les dépenses militaires mondiales ont récemment atteint un record de 2 900 milliards de dollars.
Des ressources humaines, telles que des vétérinaires et des para-vétérinaires, sont nécessaires sur le terrain pour mener des travaux de recherches en continu et répondre aux maladies endémiques et épidémiques. Or, il existe une pénurie mondiale. Une infrastructure de laboratoire adéquate est également une condition préalable à tout programme de lutte contre les maladies, mais elle nécessite un financement continu.
Des investissements sont également nécessaires au niveau des exploitations, où les cas de maladie peuvent rapidement se propager et devenir des épidémies. Des infrastructures telles que des systèmes adéquats de manipulation des animaux sont essentielles pour faciliter la vaccination rapide et sûre d’un troupeau. Un financement plus créatif, tel que des subventions ciblées ou une compensation conçue pour récompenser l’action précoce, serait mille fois rentabilisé par une sécurité alimentaire renforcée et une meilleure résilience de la santé publique. Il convient d’étudier la possibilité de lier la gestion de la santé animale au soutien public afin de promouvoir une production animale plus durable.
L’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) estime que la mise aux normes des services vétérinaires de chaque pays coûterait environ 2,3 milliards de dollars par an – soit moins de 0,1 % de ce que le Covid-19 a coûté à l’économie mondiale en une seule année. Des dépenses modestes pour renforcer les normes vétérinaires pourraient aider à la stabilisation des prix des denrées alimentaires pour les consommateurs, à la protection des moyens de subsistance des agriculteurs et à la réduction du risque qu’une prochaine maladie ne se propage aux populations humaines.
Que devraient faire les responsables politiques pour soutenir la santé animale ?
Il existe des précédents clairs pour y parvenir, et l’Europe a de solides antécédents en matière d’endiguement des maladies. Lorsque la fièvre aphteuse a frappé le Royaume-Uni en 2001, une réponse mal préparée a entraîné l’abattage de plus de 6 millions d’animaux et un coût d’environ 8 milliards de livres sterling. Lorsqu’elle est réapparue en 2007, après des investissements dans la surveillance et la planification, elle a été rapidement endiguée pour un coût de 47 millions de livres seulement.
La leçon ici est la suivante : les gouvernements ne peuvent pas faire de choix rationnels en matière de prévention s’ils manquent de connaissance sur les coûts de la mauvaise santé animale. L’Europe dispose de l’expertise scientifique, des structures réglementaires et des institutions vétérinaires nécessaires pour construire cette base factuelle. La prochaine étape consiste à les relier : l’épidémiologie à l’économie, la surveillance aux données de production, les services vétérinaires aux finances et la recherche aux politiques. Cette action doit être soutenue par des investissements dans les données.
La santé animale fait déjà partie des infrastructures européennes en matière de sécurité alimentaire, de commerce et de santé publique. Le défi politique consiste à en mesurer la valeur avant que la prochaine épidémie ne force les gouvernements à payer le prix de sa découverte.







